L’ADULTE FACE A LA PRECOCITE DE L’ENFANT © EDITION CREAXION

Huguette BONACCHI
Psychologue clinicienne, psychanalyste, Marseille
Ceci n’est pas une communication scientifique mais plutôt l’expression d’un
mouvement d’humeur.
J’ai choisi d’aborder cette question, car depuis que je rencontre des enfants surdoués, à mon cabinet, je me heurte, très souvent, à une inertie, un refus, voire une opposition violente de la part des personnes avec lesquelles je suis amenée à collaborer: parents, enseignants, professionnels de l’enfance, même des collègues psychologues et psychiatres… tous des adultes.
Dans ma pratique professionnelle de dépistage et du suivi des enfants intellectuellement précoces, il y des moments où je travaille seule (examen, diagnostic et communication des résultats, conseil aux parents, suivi de l’enfant) et des moments de travail en équipe avec les enseignants et les psychologues scolaires; je suis en lien aussi avec d’autres professionnels, orthophonistes, psychomotriciens, pédopsychiatres et psychothérapeutes lorsque l’enfant nécessite une prise en charge pour des troubles associés. Bien sûr, il y a des fois où ça se passe bien et il y a beaucoup de problèmes que l’on peut résoudre mais de cela je n’en parlerai pas. Il me semble que pour comprendre les difficultés de reconnaissance de l’enfant surdoué, il est préférable de se pencher sur des situations où ça se passe mal, c’est à dire lorsque, moi-même, je ne suis pas entendue et lorsque l’enfant ne rencontre pas les adultes attentifs et bienveillants qu’il est en droit d’attendre.
L’enfant et l’adulte, certes un couple d’opposés: un petit un grand, un faible un fort, un qui sait et un qui a tout à apprendre… Tout les différencie, tout les sépare, tout les oppose? Qu’est ce qui peut les rapprocher? S’agit-il entre eux de protection, d’agression, d’amour, de haine?
L’enfant intellectuellement précoce n’échappe pas à cette ambivalence dans la relation avec l’adulte, même, il semble l’exacerber, comme si le couple adulte-enfant surdoué cristallisait le conflit des générations, dévoilait l’écart irréductible entre un être en devenir et celui qui le (sup)porte.
D’abord je rappellerais qu’on dit «précoce» à la place de «surdoué» parce que cela
passe mieux, c’est «politiquement correct». Pourtant les deux termes ne veulent
absolument pas dire la même chose: précoce signifie en avance, quelque chose qui arrive avant mais qui est pareil, alors que dans surdoué, on entend «sur», c’est pas pareil, d’emblée nous ne sommes plus dans le même, mais dans la différence. En ce qui concerne la précocité intellectuelle il est plus exact de dire que l’enfant surdoué est différent, car il n’est pas seulement en avance dans son développement intellectuel, il est différent. Il est vrai qu’avoir un «plus» peut déclencher l’envie et la jalousie des autres, le détenteur de la dite supériorité s’expose donc à l’agressivité des autres élèves, des enseignants et des parents.
J’en viens à la résistance: en psychanalyse ce terme désigne «tout ce qui s’oppose à l’accès à l’inconscient, ce qui, chez le patient, fait obstacle à la progression », c’est ce qu’on appelle la résistance au changement. Mais résister peut aussi prendre la forme d’une opposition active, comme la résistance pendant la guerre, où la violence est utilisée comme défense. Cela me conduit à distinguer 2 positions psychiques de l’adulte devant la précocité intellectuelle: d’une part la résistance (je n’en veux rien savoir) et d’autre part, l’agressivité de l’adulte envers l’enfant surdoué. Bien que cela soit lié, je ne pourrai traiter aujourd’hui les 2 aspects de cette relation, et je me limiterai à la résistance à la précocité.

Pour la clarté de mon exposé je vais séparer les adultes parents et les adultes professionnels, parce que les enjeux ne sont pas les mêmes, cependant n’y voyez
pas de classement dans une quelconque échelle de valeur, vous m’avez bien entendu : entre l’adulte et l’enfant surdoué c’est un combat.
Je suis consciente que mon intervention peut déranger, je n’ai pas non plus la prétention d’apporter la solution pour changer les mentalités, mais pourquoi ne pas profiter de ce moment pour se pencher sur ce qui fait obstacle. J’espère que mon propos va nous questionner dans notre engagement auprès de ces enfants pour lesquels nous sommes rassemblés aujourd’hui.
Les parents:
En préambule, je dirai qu’être parent c’est pas facile et surtout ce n’est pas naturel,
ça ne va pas de soi, ça se construit petit à petit au cours de la relation entre l’enfant
et ses parents. C’est l’enfant qui fait le parent autant que le parent qui éduque l’enfant à son image.
Concernant la précocité intellectuelle, on pourrait croire que le désir des parents est d’avoir un enfant surdoué, mais bien des propos attestent du contraire: les parents disent vouloir un enfant normal et qui n’ait pas de problèmes . C’est vrai et c’est faux à la fois, car il y a une ambivalence dans le désir ( en deçà du souhait conscient) des parents, comme si le désir de tout parent était, à la fois, avoir un enfant merveilleux ( l’enfant imaginaire ) mais un enfant qui resterait dans une certaine norme, dans un certain cadre car c’est plus rassurant.
Voici le témoignage d’une maman d’un enfant de 3 ans, qui me disait avoir ressenti
d’emblée une frustration avec son bébé :«c’était un être extraordinaire, pas un poupon, je ne pouvais pas le prendre dans mes bras, c’est lui qui décidait», «il était tellement autonome, c’est lui qui a décidé de quitter la sucette, d’être propre…» «c’est dur pour une maman, je me sentais rejetée, c’est comme si j’avais  jamais eu un bébé», «et pourtant c’est un enfant, pour les adultes, un enfant ça doit faire ci et ça ne doit pas faire ça ».
Encore une autre mère d’un enfant de 9 ans: «J’ai l’impression d’avoir un adolescent devant moi, il est toujours en avance d’une guerre, j’ai pas le temps de répondre, j’ai peur de me retrouver devant un problème que je ne pourrai pas résoudre».
Une autre maman: «Je me dis que j’ai eu tort, je l’ai trop éveillée, elle me poussait
dans mes retranchements, elle arrivait à me mettre hors de moi à la fin»
Dans ces propos on entend la peur de la différence et la peur du «trop»: un enfant
pas comme les autres, pas comme celui auquel on s’attendait (ce qui place les
parents devant la difficulté d’abandonner l’enfant idéal et à renoncer au rôle
de parents qu’ils avaient pensé dans leur tête ou lu dans les livres de Laurence
Pernoud ou de Françoise Dolto) et un enfant qui dépasse, qui a toujours une longueur d’avance.

Un enfant qui signifie qu’il n’a pas besoin de vous, pire qui sait exactement ce qu’il veut de vous, qui fixe les règles du jeu : c’est dur pour une maman qui s’applique à être une bonne mère. Quelque chose de la maternité lui est enlevé, comme si cet enfant allait trop vite et qu’il échappait à sa dépendance, à son affection. Cette impression de «ne pas y arriver», les parents l’expriment sur le plan scolaire en disant: «je peux pas le suivre», «j’ai pas fait d’études, je ne sais pas répondre à ses questions» et ils justifient cette crainte de ne pas être à la hauteur, par l’appartenance à une classe sociale moins cultivée.
Ainsi, l’enfant surdoué vient bousculer l’adulte dans son rôle de parent et l’interroge sur sa prétendue supériorité, il l’angoisse ( une chatte n’y reconnaîtrait plus ses petits )…
Un fois le diagnostic posé l’ enfant reconnu «surdoué» peut déclencher chez un des
parents une réaction de rejet si celui ci a l’impression qu’il ne se retrouve pas dans son enfant: il n’est pas comme les autres, ou bien elle est comme sa tante ( la sœur de la mère, qui a toujours été mieux qu’elle), ou bien il rappelle le grand père (qui a fait tant de mal à sa famille par son comportement original)….Bref, l’enfant surdoué n’échappe pas aux règlements de compte intimes, à la violence ordinaire que tout enfant doit traverser pour prendre place dans sa famille.
Confrontés au QI de leur enfant, de nombreux parents demandent des conseils car ils ne savent plus comment faire. On entend quelquefois: «c’est un petit génie, il ne faut pas le contrarier, il lui faut tout ce qu’il y a de meilleur!» alors ils risquent de mettre la barre très haut et lui en demander peut-être un peu trop. Pourtant un enfant reste un enfant et pour devenir un homme ( ou une femme) il aura besoin comme les autres ( peut-être plus que les autres?) d’un cadre solide, de limites et de libertés.
Ainsi, certains parents, ayant tout essayé, démissionnent devant cet enfant si difficile à élever et qui les met en échec; ils ont alors besoin d’être aidés dans leur rôle de parent: entre interdire et laisser faire, entre assister et rejeter, entre tout ou rien, le conflit risque de devenir le seul échange relationnel et affectif… comment rester parent?
Les professionnels:
Les enseignants, avant de réagir en tant qu’ individu appartiennent à un système,
l’Éducation Nationale. Face à la précocité intellectuelle, on constate que l’institution résiste et qu’elle met quelquefois les enseignants dans une situation paradoxale, je
m’explique.
C’est l’école qui fixe les limites de la société de l’enfant: la rencontre avec les autres, des règles, des droits et des devoirs de chacun, on peut dire que la contrainte est inhérente à toute relation pédagogique et que, par construction, notre système éducatif exerce une normalisation au nom de l’égalité de tous les citoyens, principe d’intégration républicain, auquel je souscris.
Il faudrait cependant s’interroger sur la notion d’égalité car dans notre société où l’on prône le respect des différences voire le droit à la différence, on se rend compte qu’à l’école c’est souvent difficile pour l’enfant d’ assumer sa différence, quelle qu’elle soit d’ailleurs, comme en témoigne les parents qui ont dû se battre pour bénéficier de mesures d’aide spécialisée pour que l’élève puisse s’adapter.
On pourrait aussi constater que ce principe d’égalité «une école pour tous» est quelquefois contourné car les établissements publics ou privés qui recrutent sur des critères de meilleures fréquentations ou de pourcentage de réussite au bac, par exemple, existent depuis aussi longtemps que l’école de Jules Ferry.
Égalité oui mais égalité relative car, s’il est certain que la Révolution Française a aboli les privilèges, notamment ceux liés à la naissance, la société a vu fleurir d’autres privilégiés que ce soit, les riches, les artistes, les intellectuels ( dont les enseignants), et maintenant les pro des multimédias … preuve que la révolution sociale est toujours à venir …Mais nous touchons là à un problème politique et ce n’est pas l’objet de mon propos.
Ce qui l’est par contre, c’est la difficile question de la reconnaissance par le système d’un individu différent parce que il a un don, car il semble que le système soit fait pour aider l’élève qui a un «moins» et non celui qui a un «plus». Que signifient les classes musicales ou sport études? Pourquoi ne pas tenir compte d’un haut potentiel intellectuel?
Ce que je vais rapporter maintenant c’est ce que disent des parents, des enfants et des enseignants eux-mêmes, gardons nous d’en faire une généralité!
Souvent les enseignants manquent d’informations sur la précocité intellectuelle et ont une idée fausse du fonctionnement cognitif de l’enfant surdoué: «s’il est intelligent il doit être bon partout et réussir à l’école» c’est l’équation: surdoué =excellent élève, or, d’après les statistiques, si pour 1/3 des enfants ça marche pour les 2 autres tiers c’est le contraire qui se passe!
J’ouvre une parenthèse pour préciser qu’un certain nombre de mes collègues psychologues et psychiatres, partage ce point de vue et considère que la précocité
intellectuelle est un phénomène de mode , un objet médiatique indigne d’intérêt sérieux: comme le Psy ne s’est pas emparé de cet objet, alors, cet objet n’existe pas. Je ne peux retenir la tentation d’en faire une interprétation: nous sommes face à une dénégation, mécanisme de défense psychique devant une réalité que l’on ne reconnaît pas. Comment se fait-il que des personnes intelligentes et expertes en viennent à ça? C’est bien que les psy, eux aussi, sont dans le déni, mécanisme de défense puissant contre quelque chose qui vient signifier le manque (comme le déni de la mort ou de la différence des sexes).
Revenons à l’école, beaucoup d’enseignants ont en tête que, tel age correspond à tel
niveau d’apprentissage, c’est le fameux «le CP à 6 ans » or cette notion de stades est remise en cause par de nombreux psychologues et chercheurs en neurosciences qui s’accordent à dire que, s’il y a une succession de paliers dans le développement de l’intelligence, la vitesse à laquelle on les franchit est variable et chacun ( le surdoué en particulier) a une démarche singulière pour aboutir au même résultat.
Certains enfants sont prêts à lire à 4 ans, comme d’autres à 7 ans et force est de
constater que l’école tolère mieux un redoublement plutôt qu’un saut de classe…
pourquoi? Les enseignants voudraient – ils se garder les bons élèves avec eux au lieu
de les passer dans une autre classe?
Pensent-ils que ce sont les parents qui poussent derrière?
Quelquefois j’ai l’impression que le dépistage de la précocité intellectuelle (le calcul
du QI) se retourne contre l’enfant, car non seulement l’enseignant conteste mon
diagnostic mais s’acharne à mettre l’élève à l’épreuve: l’enfant devient l’enjeu d’une
rivalité entre adultes c’est à lui de confirmer le diagnostic du spécialiste.
Démonstration par l’absurde qui souvent réussit à détruire l’espoir que cet enfant
avait encore envers les adultes: l’enfant renonce à lui-même, il se retire…
Il m’est revenu alors la question d’une jeune étudiante à l’IUFM: «qu’est-ce que nous devons faire si un enfant est plus intelligent que nous?» C’est là la question: est-ce que l’intelligence fait peur? Est-ce que cet enfant n’apparaîtrait-il pas comme un rival?
Les enseignants auraient-ils le sentiment que quelque chose leur échappe?
Enseigner, transmettre un savoir, présuppose d’occuper la place de celui qui sait et
c’est une position qui me semble très difficile à tenir dans un monde où le changement produit une inflation des connaissances.
Le professionnel a pour objectif de bien faire son métier et comme tout un chacun il a besoin de gratifications en retour (même s’il est payé pour ça!). L’enseignant a choisi ce métier afin d’avoir du plaisir à transmettre son savoir, il a envie d’être utile et besoin d’exister dans le regard de ses élèves. Le bon élève rassure le maître sur sa capacité à être un bon maître: évaluer le travail de l’élève c’est aussi évaluer son propre travail ( voilà pourquoi les bons élèves font tant plaisir aux enseignants!)
La morale récompense plus volontiers le mérite que la facilité: l’élève qui travaille, qui apprend bien ses leçons a de meilleures appréciations que celui qui réussit sans se donner du mal.
Notre enfant surdoué ne rentre pas dans cette logique-là: d’abord il passe pour unparesseux, un rêveur, il est indiscipliné, il renvoie à l’enseignant qu’il peut réussir
sans suivre ses consignes, il le déstabilise car dans certains domaines il le dépasse:
il interroge sa place dans le savoir (l’enseignant ne fait alors plus autorité en la matière). De plus, les sanctions habituelles n’ont souvent pas de prise sur cet élève et l’enseignant a l’impression qu’il n’a aucune autorité sur lui (au sens de le soumettre) bref l’adulte se sent dépassé. L’enfant surdoué veut savoir sans apprendre, dit-on et il ne travaille que lorsque le sujet le passionne, il manifeste en fait son plaisir d’apprendre, le plaisir de faire marcher son intelligence en dehors de toute contingence extérieure.
Cette attitude de l’enfant surdoué, est interprétée par l’enseignant comme une attaque de sa position de maître et l’élève devient un persécuteur. N’allons pas plus loin, au point où en sont arrivées les choses, chacun devient le mauvais objet de l’autre, c’est l’angoisse.
L’enseignant est d’autant plus fragilisé si les parents, prenant naturellement le parti de leur enfant, viennent à s’ingérer dans l’école, les rôles sont vraiment renversés: ce sont les parents qui savent mieux que lui, ce qui est bon pour la scolarité de leur enfant. Il est vrai que ce ne sont pas tous les parents, nous touchons encore à un problème de société, car certains parents ne se sentent pas de maintenir un rapport d’égalité avec l’école.
L’élève surdoué vient interroger de manière aiguë l’enseignant sur qu’est-ce qu’enseigner: est ce qu’il faut être plus intelligent que ses élèves, qu’est-ce qu’on transmet quand on ne transmet plus le savoir?
CONCLUSION
La résistance révèle une angoisse sous-jacente, comme si l’adulte faisait «un complexe d’infériorité» devant l’enfant surdoué: alors, soit à l’enfant de se montrer moins intelligent, soit à l’adulte de se montrer plus intelligent (que croyez-vous qu’il arrive dans la plupart des cas?).
L’angoisse est responsable de l’organisation défensive qui se manifeste par le refus, le rejet et la violence, même si je n’ai fait qu’effleurer ici les phénomènes d’agressivité envers l‘enfant.
Ne peut-on pas juguler cette agressivité, apprivoiser cette angoisse? Comment garder sa place d’adulte? Quel qu’il soit, l’enfant a besoin du soutien de l’adulte tutélaire pour pouvoir se repérer, s’identifier et construire sa personnalité.
D’abord, cela passe par l’information qui permet de diminuer la peur de l’inconnu, ensuite, puisque nous avons appris à faire avec les enfants différents, ceux qu’on
considère comme «handicapés», peut-être serons-nous capables de faire avec les
enfants surdoués.
Penser que ça existe, analyser son ressenti face à cette inquiétante étrangeté, reconnaître qu’on peut être agressif et en parler. On pourrait organiser des groupes de paroles de parents? D’enseignants? C’est à dire un lieu pour dire ses difficultés et dépasser sa résistance.
Je crois que le changement est possible, qu’il n’y a pas de danger à travailler avec
des enfants surdoués et qu’ils nous font pousser nos limites plus loin.

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