Le QI est-il cuit ?

À en juger par sa notoriété, on pourrait croire le fameux QI entré dans les mœurs et inoxydable. En réalité, pas du tout : les psychologues l’utilisent avec une prudence grandissante, quand ils ne préconisent pas de le supprimer. Mais que lui reproche-t-on ?

91 pour George W. Bush, 140 pour Madonna, paraît-il. Qui dit mieux ? Le grand public semble aujourd’hui friand du quotient intellectuel (QI), censé mesurer l’intelligence. Chacun étant curieux de connaître le sien, des magazines, des sites Internet et des émissions télévisées proposent de le calculer en quelques minutes pour le comparer à celui de personnalités du show-biz. On pourrait en sourire, si cette vogue n’avait des effets pervers : les psychologues sont de plus en plus souvent confrontés à des parents demandant qu’on leur fournisse le QI de leur enfant afin de savoir quel avenir lui est promis… Or le QI n’est ni un jeu ni un thème astral.
Le QI ne constitue pas une évidence mathématique : il a une longue histoire. Alfred Binet (1857-1911) et Théodore Simon (1873-1961) proposent en 1905 leur échelle métrique de l’intelligence, destinée à repérer les enfants promis aux plus grandes difficultés scolaires, afin de prévoir les aménagements pédagogiques qui leur seront dispensés.

Le QI, source de bien des malentendus

L’échelle de Binet-Simon permet d’attribuer à chaque sujet son « âge mental », c’est-à-dire l’âge auquel des enfants « normaux » accomplissent des performances analogues aux siennes. Le retentissement de ces travaux sera immense aux États-Unis. En 1916, une version élaborée par Lewis M. Terman (1877-1956), inspirée du psychologue allemand William Stern (1871-1938), ajoute le QI, en l’occurrence le rapport entre l’âge mental et l’âge réel, multiplié par 100. Enfin, en 1939, pour faciliter l’utilisation de l’échelle sur les adultes, le psychologue américain David Wechsler (1896-1981) modifie le mode de calcul du QI, qui conserve son nom bien qu’il ne soit plus un quotient.
Le QI de type Wechsler, régulièrement actualisé, s’est imposé comme échelle d’évaluation de l’intelligence… mais constitue la source d’un premier malentendu. Le chiffre obtenu laisse croire que chacun disposerait d’une certaine dose de facultés intellectuelles. Or, le QI Wechsler ne mesure pas l’intelligence comme on mesure la taille ou le poids, mais classe (avec une marge d’erreur) un individu selon ses performances, par rapport à ses pairs de même âge. Le QI a donc une valeur statistique, et non pas métrique. Une autre idée reçue veut qu’il soit acquis une fois pour toutes dès 6 ans, ce qui signifie que malgré le développement de son intelligence, un individu occuperait toujours le même rang dans sa tranche d’âge. En fait, le QI n’est pas immuable : il peut varier considérablement si l’environnement socioculturel est lui-même modifié. Par exemple, une étude se penchant sur l’évolution intellectuelle des petits Américains a montré que le QI d’enfants pauvres peut chuter de 5 points entre 6 et 11 ans, tandis que celui d’enfants plus favorisés reste stable. Selon les chercheurs, aucun autre facteur que l’environnement ne semble expliquer ce chiffre (1). La valeur prédictive du QI est donc faible : un praticien ne peut se fonder sur un QI ancien pour apprécier l’intelligence actuelle ou future d’un patient.

Une mesure mise à mal par les intelligences multiples

Certes, nulle épreuve psychologique ne prétend être parfaite. Mais il existe un autre argument scientifique de taille contre le QI : il constitue l’héritage du début du xxe siècle, au temps où l’on définissait l’intelligence comme une faculté globale, unique, ou comme un ensemble d’aptitudes dotées d’un dénominateur commun (le « facteur g »). Or, cette conception est aujourd’hui battue en brèche : de nombreux psychologues considèrent plutôt l’intelligence comme un ensemble d’aptitudes indépendantes, inégalement exprimées dans chaque individu. Le QI ne serait un indicateur correct que pour les performances intellectuelles requises dans un contexte scolaire. La vie ne se résumant pas à l’école, plusieurs chercheurs jugent donc indispensable, depuis deux décennies, de considérer d’autres formes d’intelligences. C’est le cas de Howard Gardner, qui a proposé, en 1983, de prendre en compte sept types d’intelligences (les « intelligences multiples ») associées aussi bien aux aptitudes aux relations interpersonnelles qu’à la musique, à la kinesthésie qu’à la morale. Il en suppose huit aujourd’hui, voire neuf, bien qu’elles n’aient pas fait l’objet de validations scientifiques, H. Gardner étant opposé aux évaluations psychométriques traditionnelles. Robert Sternberg, pour sa part, défend depuis 1985 sa « théorie triarchique », fondée, elle, sur des mesures empiriques. Il distingue trois formes d’intelligences : une analytique (mesurée par le QI), mais aussi une intelligence pratique et une créative. Le QI n’a pas été prévu pour rendre compte d’une telle complexité.
D’ailleurs, D. Wechsler lui-même percevait les limites d’un QI prétendant rendre compte, par un seul chiffre, de compétences disparates. C’est pourquoi il défendait la division du QI global en deux autres, l’un verbal et l’autre non verbal. Aujourd’hui, la dernière version des épreuves pour enfants de type Wechsler, si elle maintient la possibilité de calculer un QI global, privilégie quatre indices différents (compréhension verbale, raisonnement perceptif, mémoire de travail, vitesse de traitement). D’autres batteries utilisées sur le terrain par les psychologues, comme le K-ABC, distinguent également plusieurs sous-échelles inspirées par les avancées de la psychologie cognitive, mais négligent le calcul du QI global. L’important, alors, n’est pas ce que l’enfant a acquis ou non, mais comment il le fait. L’évaluation de ses capacités d’apprentissage prime sur celle de ses connaissances.

Racisme biologique ou angélisme béat

Le QI est donc un instrument complexe, aussi bien dans son évaluation que dans son interprétation : tel est le message qu’a voulu faire passer une poignée de praticiens français réunis autour du psychologue Robert Voyazopoulos, en 2005, dans un article-pétition qui, depuis, s’est attiré le soutien de près de 700 confrères (2). Les auteurs rappellent qu’un psychologue ne se basera jamais sur le seul QI pour évaluer l’intelligence d’un enfant : le QI n’a pas de valeur en soi, mais doit s’insérer dans une évaluation globale incluant d’autres tests (et pas seulement d’intelligence), ainsi que des données qualitatives (cliniques, socioculturelles, biographiques…). Tout cela ne s’improvise pas, et nécessite un intervenant dûment formé. Celui-ci, d’ailleurs, devrait se réserver le droit de ne pas communiquer le QI à la famille ou à l’intéressé : les attentes sociales sont telles en matière d’intelligence que la stigmatisation pour un faible QI, par exemple, est un danger réel.
Le psychologue Jacques Lautrey va plus loin que ses collègues : trop peu informatif, trop vieux, voire pernicieux, le QI n’aurait plus de raison d’être. Autant le supprimer purement et simplement (3) ! Nous n’en sommes pas là, le QI étant solidement ancré dans la pratique des psychologues.
D’ailleurs, certains s’en satisfont tout à fait et ne voient pas l’intérêt de mettre en doute sa pertinence, surtout aux États-Unis, où il a toujours servi à classer les individus. Là-bas, les personnes au QI le plus bas ont souvent des profils opposés à celui des chercheurs : noires et pauvres. Pour peu que le QI soit considéré comme infaillible et suffisant pour expliquer les aptitudes intellectuelles et le destin d’un être humain, certaines conclusions radicales peuvent dès lors être avancées sous couvert d’objectivité statistique : tel ou tel groupe social, voire ethnique, sera par définition défavorisé puisque biologiquement déficient, quelle que soit la politique menée à son égard. Le débat revient ponctuellement, et les accusations de racisme biologique ou d’angélisme béat fusent de part et d’autre.
Le QI n’est décidément pas un instrument anodin : il ne constitue pas seulement une méthode de mesure d’une certaine intelligence, mais peut aussi véhiculer une idéologie lourde de conséquences pour notre représentation du corps social.
NOTES

(1) Naomi Breslau et al., « Stability and change in children’s intelligence quotient scores: A comparison of two socioeconomically disparate communities », American Journal of Epidemiology, vol. CLIV, n° 8, 2001, cité par Jacques Grégoire, L’Examen clinique de l’intelligence de l’adulte, Mardaga, 2004.
(2) Collectif, « Des psychologues s’interrogent sur le QI et certains de ses usages », Journal des psychologues, n° 230, septembre 2005.
(3) Jacques Lautrey, « Pour l’abandon du QI : les raisons du succès d’un concept dépassé », in Marie Duru-Bellat et Martine Fournier, L’Intelligence de l’enfant. L’empreinte du social, Sciences Humaines Éditions, 2007.

Sciences Huumaines

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