L’ADULTE SURDOUÉ FACE À SES PARENTS

Arielle Adda

 Publié le  13 mai 2016 Le journal des femmes, 13 mai 2016

Quand, après de longues recherches, des tâtonnements, de rencontres pas toujours efficaces avec des personnes sensées l’écouter et l’aider, un adulte découvre qu’il fait partie des personnes douées, il se demande inéluctablement comment se comporter vis-à-vis de ses parents.

Il lui a fallu un peu de temps pour accepter cette idée, mais, avant même d’en saisir véritablement toute la portée, il songe à ses parents. Grâce à l’éclairage fourni par cette découverte, il les voit différemment, il comprend mieux des aspects, parfois surprenants, de leur comportement et il commence à s’interroger sur sa façon d’être désormais avec eux. Il aimerait se hasarder à évoquer avec le plus de tact et de discrétion possibles  l’hypothèse d’un don intellectuel qui les concernerait eux aussi.

Il faut rester d’une prudence de sioux pour tenter d’entamer sans provoquer de dégâts trop meurtriers des défenses échafaudées durant des décennies. Dans le meilleur des cas, cette révélation peut entraîner une nouvelle forme d’entente, plus subtile et complice : ce parent ou ces parents qui ont été révélés à eux-mêmes par leur enfant se réconcilient avec des aspects de leur propre personnalité qu’ils ne comprenaient pas bien, ils savent désormais pourquoi certaines personnes les hérissent et pourquoi ils se sentent si heureux avec d’autres.  Même si ces idées restent floues, s’ils refusent de se reconnaître véritablement,  une modification subtile, pratiquement imperceptible, s’opère, comme un nœud caché qui se dénouerait et c’est leur enfant qui a réussi cette transformation, en se gardant bien d’exprimer des reproches pour les dénis et les aveuglements passés dont il comprendrait finalement  les raisons. Ses parents ont bien dû être alertés par une maîtresse particulièrement perspicace et attentive, ou par un professeur appréciant les qualités de leur enfant, mais ils n’auraient, en réalité, jamais osé envisager un quelconque don intellectuel, comme si cette hypothèse ne pouvait les concerner.

C’est leur enfant, devenu adulte,  qui joue le rôle de révélateur, il peut rarement mener à bien cette œuvre sans être aidé ou, du moins, accompagné, tant cette démarche demande de subtilité, de doigté, de finesse : les places sont inversées, l’enfant accompagne son parent sur le chemin de la révélation à lui-même.

Cette révélation peut s’appliquer à tout âge, même quand on arrive au bout de son existence, le temps qui reste encore  n’a pas la même tonalité, pas la même saveur. Il faut du temps pour s’habituer à cette donnée finalement révolutionnaire. Déjà l’adulte qui a entrepris ces démarches doit réviser son existence passée à la lumière de cette donnée : ses amitiés, parfois surprenantes, le déroulement de sa scolarité, les déconvenues qu’il ne s’expliquait pas ou bien dont il se sentait coupable, en fait tous les événements qui ont jalonné sa vie et qui semblaient parfois désordonnés et chaotiques en l’absence de la grille de lecture adaptée.

Ceux qui entreprennent cette démarche peuvent d’ailleurs être au seuil de la retraite, mais ils leur reste encore de nombreuses années et ils veulent qu’elles soient les plus riches et les plus intéressantes possibles : au contraire, débarrassés des contraintes familiales et professionnelles, quotidiennes et obligatoires, qu’ils ont supportées si longtemps, ils désirent s’accomplir pleinement, heureux de s’offrir une liberté ignorée jusque-là. Tout au long de ce parcours de révélation, ils sont restés maîtres de leur destinée.

Il arrive même que ce soit grâce à leurs petit enfants, reconnus officiellement « doués »,  qu’ils passent l’histoire de leur existence au filtre de cette nouvelle donnée ; c’est alors  une découverte encore plus troublante.

La  portée de cette révélation n’est pas la même quand cette information essentielle, puisqu’elle touche le cœur même de la personne concernée, a été fournie par l’enfant qu’on a guidé, accompagné et éduqué en fonction de ses propres principes. C’est une révision profonde de l’existence toute entière au moment où on aborde la période qui voit  s’amorcer les deuils, réels ou psychologiques, les renoncements de tous ordres,  les pertes auxquelles il faut bien se résigner.

Les enfants, déjà bien adultes, se sentent pratiquement contraints de communiquer cette donnée capitale à leurs parents.  Ils ne se sentiraient pas en paix avec eux-mêmes s’ils se dérobaient, mais il est parfois difficile de trouver le courage d’affronter des réactions bien souvent prévisibles de déni, d’indignation, d’incrédulité totale ou même de colère qu’aucune démonstration ne semble capable d’entamer.

La première étape, consistant à révéler à ses parents qu’on se situe dans une partie très restreinte de la population est déjà délicate.  Des parents y voient un reproche déguisé, ils se justifient alors, parfois par de brutales dénégations, comme d’y voir une excuse maladroite pour expliquer le  parcours scolaire mouvementé et décevant de cet enfant qui leur transmet ces informations tellement perturbatrices et ils s’insurgent contre cette hypothèse les concernant, mais cette position n’est pas tenable très longtemps, sauf exceptions particulièrement entêtées, et l’idée commence à faire son chemin.  On suggère quelques lectures sous le prétexte de mieux comprendre des petits enfants, des petits neveux, des petits voisins particulièrement éveillés.

C’est un travail extrêmement lent, souterrain, cette révélation s’opère peu à peu, à l’image des vestiges d’un très ancien temps profondément enfouis et qu’on met à jour avec de multiples précautions tant ils sont fragiles.

Plonger dans un passé si lointain où les souvenirs s’emmêlent ou bien se confondent parfois  avec l’Histoire est complexe ; il arrive pourtant que cette révélation modifie radicalement la personnalité de celui qui se découvre tel qu’il est véritablement. Lire ou entendre la description fidèle de soi sous un éclairage  qu’on ignorait peut amorcer une révolution tellement profonde que la personnalité toute entière est bouleversée. Le danger le plus dévastateur serait que, seul, l’un des deux parents soient concerné, mais, dans ce cas, il y a plus souvent eu une séparation : dans un couple solide, les deux partenaires doivent fonctionner au même rythme. Malgré tout, entre deux personnes également douées  une mésentente tout aussi destructrice peut s’installer, surtout s’il y a une faille profonde chez l’un d’eux. L’étincelle qui a jaillit lors de la rencontre n’a pas été suffisamment puissante pour dissiper tous les malaises installés depuis longtemps.

Les enfants devenus plus lucides comprennent l’origine de ces désastres, ils se sentent plus forts pour les affronter, ils commencent à connaître la paix.  

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