L’échec scolaire est un enfer, que faire?

« Le Temps »,  14 juin 2016

Pour certains enfants et leurs parents, l’école est un calvaire. Spécialiste en soutien scolaire et auteur de «Mais qu’est-ce qui l’empêche de réussir?», Jeanne Siaud-Facchin explique comment aider l’élève en difficulté

Tous les parents concernés peuvent en témoigner, l’échec scolaire est un enfer. L’enfant a beau être un champion de foot, un danseur hors pair ou un ami d’exception, ses difficultés d’apprentissage font de lui un loser et de ses parents, des incompétents. Le tableau est exagéré? A peine. Dans «Mais qu’est-ce qui l’empêche de réussir?», la psychothérapeute Jeanne Siaud-Facchin montre à quel point notre société, obsédée par la réussite professionnelle, fait de l’école une étape-clé de ce succès. Calmer l’angoisse, remettre l’instruction à sa juste place ou trouver des alternatives aux enseignements standards pour ouvrir les portes du savoir: la spécialiste en soutien scolaire déploie une riposte musclée contre l’idée que le cancre est forcément condamné.

Dans cet essai plus que complet, Jeanne Siaud-Facchin évoque d’abord les rouages de l’apprentissage avant de s’intéresser aux troubles cognitifs et psychologiques qui freinent l’accès à la connaissance. Des perles? Ce scoop déjà: apprendre a un sexe, affirme la spécialiste, car les filles et les garçons ne traitent pas l’information de la même façon. Les premières raffolent des explications, alors que les seconds préfèrent la spatialisation et la visualisation. Du coup, «les psychologues scolaires reçoivent quatre garçons pour une fille parce que l’école fonctionne selon une logique verbale et analytique proche du mode féminin», observe Jeanne Siaud-Facchin. Ou ceci: étude à l’appui, la spécialiste affirme qu’à l’âge adulte, les bons élèves ont plus de risques de développer des dépressions (12%) que les enfants au parcours chaotique (8%). «Il ne s’agit pas de considérer qu’il vaut mieux être en échec scolaire pour se prémunir du pire, mais ces chiffres doivent faire réfléchir à la place que l’on donne à la réussite», sanctionne la psychologue. Mémorisation, connexions, émotions: détails des conseils pour dépasser les difficultés.

– Vous affirmez que «la difficulté scolaire d’un enfant attaque le narcissisme de ses parents». N’est-ce pas un peu exagéré?

– Non. Vous n’imaginez pas à quel point les parents arrivent angoissés et blessés dans mon cabinet. En psychologie de l’enfant et de l’adolescent, près de 80% des demandes de consultation sont liées à un problème à l’école. Le sentiment d’être un bon parent est totalement dépendant de cette réussite, c’est LE baromètre pour évaluer ses compétences. Curieusement, les parents peuvent juger sans grande importance le comportement d’un enfant qui dort mal, qui ne mange plus, qui refuse de sortir, mais si ce même enfant revient avec des notes catastrophiques, c’est l’alerte générale. Encore une fois, un enfant qui rate sa scolarité est vécu comme celui qui aura du mal à réussir sa vie.

– A quoi attribuez-vous cette survalorisation de la réussite scolaire ?

– Je pense que ce phénomène est dû au regard social. Quand des adultes se rencontrent, le premier sujet de conversation porte sur les enfants s’ils en ont et leur aisance à l’école. L’enfant idéal est intelligent, vif, malin. Avoir un enfant différent, qui prend simplement plus de temps pour intégrer les préceptes élémentaires, atteint les parents dans leur ego. Il faut dire aussi que les représentations de l’échec scolaire ont beaucoup évolué entre le XXe et le XXIe siècle. Vu la pression actuelle du monde du travail, un enfant peut être ressenti comme en échec simplement parce qu’il n’est pas le premier de sa classe! La normale pour les parents s’est décalée vers le haut.

– Du coup, la moindre difficulté prend des proportions d’échec ultime…

– Exactement, je consacre un paragraphe à cette grande confusion. On a observé que le cycle d’apprentissage chez l’élève fait comme un «U». L’enfant semble avoir acquis des notions, puis, subitement, il les oublie, pour mieux les revendiquer après. Ce sont des phases de régression normales et sans conséquences, mais les parents sont tellement angoissés que la moindre fluctuation les panique. En outre, apprendre est difficile. Apprendre demande du courage. Lorsque vous entamez l’apprentissage d’une nouvelle langue, vous acceptez de vous exposer, de prendre un certain risque. Certains enfants rechignent à faire ce saut dans l’inconnu et, bizarrement, les parents ne les encouragent pas non plus. Dans certains foyers, peut-être par manque de confiance, apprendre est un calvaire…

– Vous soulignez justement l’importance des émotions dans l’apprentissage. Elles peuvent faire ou défaire un enseignement.

– Oui, les enfants qui sont entourés de bienveillance renforcent leur structure cérébrale, en particulier le lobe préfontal, cette zone située sous le front, qui permet précisément de réfléchir, de comprendre et d’analyser. Descartes se trompait quand il affirmait que pour bien penser, il fallait mettre les émotions à distance. C’est tout le contraire! Les encouragements déclenchent la sécrétion d’ocytocine, une hormone qui agit sur l’hippocampe, ministructure responsable de la mémoire et de tous nos apprentissages. Plus notre cerveau est baigné d’ocytocine, plus on apprend!A l’inverse, les humiliations et les jugements produisent chez l’enfant un poison, le cortisol, une hormone du stress qui empêche le développement harmonieux de deux structures cérébrales majeures: le cortex préfrontal et notre système limbique ou cerveau émotionnel.

– Autrement dit, les parents jouent un rôle plus qu’important?

-Oui, la mère surtout. Car, c’est clairement elle qui prend le relais des enseignants à la maison. Or, il y a un problème. La femme, comme la petite fille, a une approche séquentielle de l’information. Elle découpe l’information en petites unités qui seront traitées les unes à la suite des autres, dans une logique analytique. En revanche, l’homme, comme le garçon, utilise un mode simultané et global d’appréhension, ce qui le rend plus performant dans des tâches visuo-spatiales, mais moins à l’aise face à une tonne d’explications. Vu que les enseignants sont en majorité des enseignantes et que c’est la mère qui, généralement, révise les leçons à la maison, le garçon en difficulté peut vite tourner en rond face à cette différence de vision.

-Que préconisez-vous ?

-L’adaptation, c’est le maître-mot. A un jeune garçon qui avait toujours envie de bouger et qui apprenait mieux dans le mouvement, j’ai conseillé d’imaginer qu’il marchait pendant les cours. Ça l’a aidé. Et aux mamans, enseignantes qui butent sur la logique masculine, je leur conseille de travailler avec des images, des sons, des jeux de mémorisation, et limiter les explications.

– A propos d’images, vous relevez à juste titre une aberration, un décalage entre le monde contemporain et l’enseignement…

-Oui. Nos enfants vivent une génération de l’image. Toute la journée, ils en sont abreuvés à travers l’écran sous ses diverses formes numérique et la télévision. Je trouve étonnant que l’école ne prévoie aucun cours qui leur permette de décoder ces images, d’analyser ces infos, de remonter leur source, de sorte à ne pas ingurgiter cette matière sans jugement critique.

– Revenons au blocage dans l’apprentissage. Votre question-clé, celle qui peut beaucoup aider un élève en difficulté, c’est «qu’as-tu compris ?». Pourquoi?

– Pour deux raisons. Déjà, lorsqu’on questionne un enfant sur ce qu’il a vraiment compris, on réalise qu’il peut répondre correctement à un problème sans vraiment le saisir. Marie a eu une bonne note au contrôle sur les noms propres, mais quand l’orthophoniste lui a demandé ce qu’était un nom propre, elle a répondu: «C’est un nom quand on l’écrit, on doit pas le raturer». L’exemple est parlant! Et la deuxième raison, c’est que l’enfant apprend et mémorise mieux la notion quand il peut, il doit l’expliquer. Les études montrent qu’on retient 10% de ce qu’on lit, 20% de ce que l’on entend et que l’on se redit, 30% de ce que l’on voit et que l’on revoit mentalement, 50% de ce qu’on lit, voit et entend, 80% de ce qu’on est en mesure d’expliquer à autrui et 90% de ce que l’on écrit, dessine, fabrique, explique à autrui… c’est-à-dire lorsqu’on s’implique activement dans l’apprentissage. Mémoriser, c’est s’approprier des contenus et créer des liens entre les informations. A tout moment, moyennant cette entrée en jeu, l’élève en difficulté peut devenir l’acteur de son apprentissage.

– Dans votre ouvrage, vous rappelez également que le cerveau évolue tout le temps. Ainsi, être nul en math ou en français n’est pas une fatalité.

– Cette information est très importante pour sortir des schémas figés. Depuis l’avénement des neurosciences, on sait que notre cerveau se modifie toute notre vie, que chaque nouvel apprentissage va créer de nouvelles connexions cérébrales. Non, tout ne se joue pas avant 6 ans et non, on n’arrive pas sur terre avec une certaine dose d’intelligence! Plus l’enfant ou l’adulte apprend, plus il développe ses capacités intellectuelles. De quoi revoir nos convictions sur la bosse des maths ou les forts en thème!

– Jusque là, nous avons évoqué les élèves standard. Il arrive que des troubles plus profonds, cognitifs et psychologiques, empêchent l’accès au savoir…

– Oui, à commencer par le fameux club des «dys» (dyslexie, dyscalculie, dyspraxie) qui provoquent de vrais handicaps en matière d’apprentissage ou le non moins fameux TDAH, trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité, tous d’ordre neurologique. Reconnaitre l’enfant dans cette souffrance et l’aider, procure un vrai soulagement. Mais il faut se méfier des modes. En quelques années, on est passé du «tout psy» au «tout cerveau». A chaque trouble, sa localisation cérébrale, son déficit neurologique a minima, son explication neurophysiologique. C’est bien, parce que ça déculpabilise les parents et ça permet une prise en charge très définie, mais à trop considérer les dysfonctionnements de certaines sphères cérébrales, on perd l’enfant dans sa globalité. En oubliant la clinique, c’est l’enfant qu’on oublie dans sa dynamique, dans son parcours personnel. Et toute la sphère affective est négligée. Seule une approche globale, qui explore à la fois les causes cognitives et psychologiques, permettra de relancer l’enfant dans sa vie et dans son parcours scolaire. Comme d’habitude, tout est question d’équilibre.

– Une sorte de S.O.S bon sens?

– Exactement, en consultation, je constate que beaucoup de parents perdent la confiance dans leur bon sens. Ils sont noyés sous la masse d’explications et ne savent plus quoi penser face aux diverses options. Je leur conseille de faire le vide et d’essayer de revenir à leur conviction profonde. Pour bien aider leurs enfants, les parents doivent être soudés, convaincus et cohérents.


Mais qu’est-ce qui l’empêche de réussir?, Jeanne Siaud-Facchin, Odile Jacob, Paris, 2015


La dyspraxie, la maladresse en héritage

«C’est le dernier identifié des troubles dits de dysfonctionnement neurologique minimal», commence Jeanne Siaud-Facchin. «On l’a repéré il y a une dizaine d’années et ce fut un grand soulagement, car il est très handicapant dans la vie en général et dans l’apprentissage scolaire en particulier. Demander à un enfant dyspraxique d’écrire sur une feuille ce qu’il entend, c’est comme demander à une personne qui a une jambe cassée de courir. La dyspraxie visuo-constructive ou visuo-spatiale affecte tout ce qui est geste volontaire. Ecrire, manger seul, s’habiller, se coiffer, courir dans un couloir, s’asseoir, etc… Ces actions supposent la combinaison du geste programmé et de l’analyse visuelle des données. A force de répétitions, nous créons un schéma cérébral qui nous permet d’accomplir ces gestes sans plus y penser. Nous sommes «programmés» pour ça. La personne dyspraxique n’acquiert jamais ce schéma et doit chaque fois prodiguer un effort énorme pour coordonner ses gestes à sa pensée.

Rééducation

Pour écrire, l’enfant dyspraxique doit penser à son geste, à la position de son stylo sur la ligne, à l’orientation sur la feuille… et il oublie ce qu’il devait écrire. C’est très fatiguant psychiquement et physiquement, alors il devient lent et tout le monde s’énerve, car personne ne comprend. L’enfant dyspraxique tombe souvent aussi et fait tout tomber autour de lui. Re-énervement. Que faire? Assouplir les exigences et entamer un travail correcteur. La rééducation consiste à mettre en place des stratégies opérantes: recherche visuelle, planification, stimulation de la coordination visuo-motrice et visuo-constructive. La plasticité cérébrale permet de modifier des connexions neuronales à tout âge. Même les adultes peuvent donc bénéficier d’une rééducation.»


Jeanne Siaud-Facchin en quelques mots

Psychologue clinicienne et psychothérapeute française, Jeanne Siaud-Facchin a fondé les centres Cogito’Z, centres de diagnostic et de prise en charge des troubles des apprentissage (Paris, Marseille, Lyon, Avignon, Nantes). Elle est aussi spécialiste des surdoués et pratique et enseigne également la méditation de pleine conscience. Dans ce cadre, elle a créé les programmes Mindful UP dédiés au enfants et aux adolescents.

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