« L’enfant doué veut tout maîtriser », dit-on

Chronique de , 15/04/15 Psychologue

On entend souvent dire, avec une nuance de reproche dans la voix, que les enfants doués « veulent tout maîtriser », désir utopique qui serait bien en accord avec une nostalgie de la toute-puissance connue dans leur tout jeune âge, perdue depuis longtemps, mais dont ils n’auraient jamais fait le deuil.

On aime bien penser que leur aisance, parfois étourdissante dans certains domaines comme celui du langage par exemple, les a abusés et qu’ils se croient désormais nantis d’un pouvoir particulier. Tout comme ils maîtrisent à la perfection la syntaxe ils aimeraient exercer un contrôle semblable sur tous les événements survenant autour d’eux.
De là viendrait leur curiosité insatiable, cette sorte de boulimie du savoir : accumuler des connaissances leur permettrait d’exercer une certaine emprise sur les événements… On imagine mal leur état d’esprit : pour user de la vision la plus cohérente possible de l’existence, il est préférable d’en avoir un aperçu le plus large et le plus riche.
A titre d’exemple et pour illustrer cette attitude, Olivier Revol, (pédopsychiatre exerçant à l’Hôpital Pierre  Wertheimer de Lyon) évoque l’attrait pour  les enfants doués du poste de Gardien de But dans une équipe de foot, parce qu’ils ont ainsi la vision entière des positions de tous les joueurs, en outre, ce rôle d’ultime recours les implique totalement au sein de cette équipe.
 Si l’on saisit leur façon de procéder, il paraît logique qu’ils cherchent à se situer dans l’espace qui les entoure : l’enfant doué apprécie de  savoir  très précisément où il se trouve. Beaucoup adorent consulter une carte, la plus détaillée possible, pour retrouver chaque accident de terrain et chaque construction. Les vénérables cartes d’Etat-major les comblent d’aise : elles signalent d’infimes particularité du terrain et la moindre courbure de la route. Les GPS ne donnent pas une vue d’ensemble aussi vaste et précise à la fois, ils ne sont pas pleinement satisfaisants.
De la même façon, ces enfants sont enchantés quand ils peuvent se situer dans une lignée familiale, c’est une conscience qu’ils acquièrent très tôt lorsque les éléments sont à leur portée, ensuite, très vite, ils élargissent cette quête des racines lointaines, ils atteignent le Moyen-Age,  ses chevaliers, ses châteaux, ses tournois : porter des oriflammes, montés sur de fiers destriers  leur semble alors une activité presque banale. Avec quelle joie ils usent de ces mots chargés d’histoire ! Ils remontent encore dans le  temps pour plonger dans la mythologie : rire aux facéties de dieux et trembler de leurs colères les enchante et enfin on arrive à l’époque la plus passionnante de toutes, peuplée d’habitants fascinants : les animaux préhistoriques. Leurs noms compliqués n’ont pas de secret pour eux. Cet attrait, proche de la fascination, pourrait être en partie justifié par la singularité de ces animaux, dont les noms mêmes sont déjà un casse-tête. Quel plaisir alors de les nommer comme s’ils étaient de vieilles connaissances ! Ce serait une sorte d’affinité entre personnes hors norme recelant toujours une part de mystère.
L’enfant doué ne peut se contenter d’effleurer un sujet qui le passionne, il aimerait, en effet, en maîtriser tous les aspects, sinon la connaissance n’est pas satisfaisante, elle comporte des lacunes agaçantes, comme la carte d’un pays ou d’une ville  qui présenterait des blancs, sans qu’on sache ce qu’ils recouvrent. 
Parlant des adultes spécialistes dans un domaine précis on dit avec admiration « il maîtrise
bien son sujet » et il n’y a aucune nuance critique dans cette affirmation. Les enfants doués aiment « bien maîtriser leur sujet ». C’est une satisfaction personnelle : ils ne sauraient se contenter d’une connaissance floue, incertaine, mouvante, approximative, tout mode d’approche qui ne leur plaît pas. C’est alors qu’ils s’ennuient : de brefs aperçus d’un sujet ne peut combler leur goût pour le savoir, ils les rebuteraient plutôt. Trois cacahuètes n’apaisent pas ceux qui sont dotés d’un bel appétit.
De la même façon, les enfants doués préfèrent être prévenus des événements qui vont survenir dans les jours à venir. S’y préparer mentalement permet de mieux savourer le moment heureux annoncé, être dans l’exact état d’esprit approprié doit être prévu à l’avance, tout comme on prépare, au moins en esprit et bien avant le moment de s’y rendre, la tenue convenant à une situation exceptionnelle.
L’état d’incertitude exerce parfois des ravages chez ces enfants si sensibles : tout jeunes, ils sont déjà capable d’envisager les scénarios les plus dramatiques lorsqu’ils se trouvent en terrain inconnu, ils manquent encore des fruits des expériences passées, le pire serait, pour eux, le plus prévisible. Ils peuvent alors accabler leur entourage de toutes sortes de questions, parfois tellement saugrenues qu’on s’interroge sur leur source  d’inspiration,
« nous n’avons jamais parlé de ça » disent les parents perplexes quand leur enfant évoque un enchevêtrement d’événements parfois terrifiants pouvant survenir, parce que, par exemple, on va prendre la voiture pour se rendre dans un endroit inconnu et peut-être assez désert.
De façon apparemment paradoxale, dans leur petite enfance, ils sont plutôt heureux à l’idée
d’aller enfin à l’Ecole, ils le réclament même, mais ce bel enthousiasme résiste mal au contact de la réalité et, les années suivantes, ils envisagent plus facilement les drames qu’ils devront peut-être affronter, avec un paroxysme d’inquiétude aux changements de cycles. La visite guidée du collège les a rarement rassurés, ils ont déjà l’expérience des malentendus, de l’ennui, des contraintes, ils se voient perdus dans  cet immense bâtiment, peuplés de « grands » certainement fiers de leur force et cherchant toutes les occasions de l’exercer. Cette « épreuve », au sens le plus initiatique et le plus inquiétant du terme, échappe totalement à leur maîtrise,  ils se sentent pétrifiés d’angoisse. Si, jusque-là, leur vie s’est déroulée plutôt calmement, ils se voient confrontés sans préparation à un changement brutal, bouleversant toute l’organisation de leur mode de vie. Il ne faut surtout pas minimiser ces réactions.
La maîtrise qu’ils recherchent est une des  protections les plus efficaces qu’ils ont pu trouver par eux-mêmes, ils ont constaté qu’ils se sentaient plus tranquilles et pouvaient goûter avec plus de plaisir  les moments heureux auxquels ils s’étaient préparés. De même, ils se pensaient mieux armés pour affronter d’éventuelles difficultés parce qu’ils les avaient plus ou moins prévues.
Il suffit de se souvenir avec quel soin ils ont imaginé un cadeau, une surprise, raffinée et originale dans la mesure de leurs moyens, tandis qu’ils attendaient un événement annoncé.
Quand on leur a présenté l’examen psychologique comme un moment agréable, ils l’attendent avec un plaisir anticipé et s’efforcent de donner des réponses merveilleuses de finesse et de pertinence, ils sont intellectuellement en habits de gala pour cette occasion.
Adopter l’attitude la plus exactement ajustée à une situation ou à un événement demande une réelle préparation : les plus beaux spectacles, enchanteurs et merveilleux, sont ceux où chacun à sa place maîtrise parfaitement son rôle.
Se préparer minutieusement permet de donner toute sa mesure, celle de l’enfant doué est sans limite quand il est pleinement rassuré.
Le journal des femmes
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