La place de « petit dernier » dans une fraterie d’enfants doués

Le Journal des femmes,  Arielle Adda, 21 octobre 2016

Quel que soit le type de famille, chaque place possède ses caractéristiques propres. Les idées reçues sont souvent évoquées pour expliquer un trait de la personnalité, à plus forte raison quand il s’agit d’enfants doués pour lesquels il faut absolument trouver une raison justifiant leurs réactions, de préférence en les banalisant.

Notre aux lecteurs : en raison d’un problème technique, la publication de cette chronique a été exceptionnellement retardée. Toutes nos excuses pour ce retard et bonne lecture !

Dans une grille de lecture ordinaire, les cases sont  donc convenablement remplies : aîné jaloux et furieux de la perte de ses privilèges, « enfant du milieu » un peu sacrifié, ils peuvent d’ailleurs être plusieurs à partager cet inconfort, et « petit dernier » chouchouté.

Dans une fratrie nombreuse, des rapprochements se forment ponctuellement en fonction de l’âge, des goûts, des centres d’intérêt et du sexe,  selon les activités menées.

Il y a pourtant des particularités concernant ce « petit  dernier » : sa seule désignation laisserait entendre qu’il sera à jamais considéré comme un « petit », puisque lui-même se présente machinalement comme tel, même adulte accompli, s’appliquant, avec une ironie subtile,  à laisser entendre tous les guillemets possibles encadrant ce qualificatif .

Même si les aînés protestent avec sincérité de leur bonne foi et de leur bienveillance, il est évident que ce dernier, aussi éblouissant soit-il, a toujours eu le sentiment d’être  en retard par rapport aux autres. Il a été, effectivement, le dernier à savoir lire, écrire, compter, parler anglais, pratiquer certains sports. Parfois même, il faut que ses parents se cassent la tête pour lui trouver un sport inédit, un instrument de musique original, bref un terrain où il ne risquera pas d’être comparé à un aîné.

On imagine combien cette comparaison peut être douloureuse dans tous les cas, mais bien davantage lorsque les aînés, pourvus de nombreux dons, se sont particulièrement distingués dans cette activité. Une simple phrase, même dépourvue de commentaires, distraitement énoncée par un professeur,  du genre « j’ai bien connu ton frère » laisse entendre à ce cadet, désavantagé par nature, qu’une comparaison, d’un infime, mais inévitable,  implicite, va être faite et qu’il n’en sortira pas à son avantage.

Lui-même admire cet aîné si brillant, qui réussit toutes ses entreprises : c’est un enfant doué qui suit un splendide itinéraire avec une élégante aisance.

Tous les enfants ne sont pas forcément poussés par un esprit de compétition qui ne les laisserait pas en repos et les enfants doués n’apprécient généralement pas  ce type de situation, du moins avec leurs pairs.

Cependant, leur position serait souvent un peu différente vis-à-vis d’un aîné qu’ils admirent et rêvent d’égaler et même parfois, dans leurs fantasmes les plus fous, de dépasser, ne serait-ce que durant quelques secondes de grâce pour être, enfin, à leur tour, auréolés du prestige de la victoire. Ils sont alors décrits comme dotés d’une impressionnante vitalité et désireux de progresser à une vitesse éclair. Cette compétition-là est particulière : il est parfois insupportable de ne jamais être le meilleur, même si les parents attentifs à cet inconfort, s’appliquent à se garder de toute remarque, peut-être anodine à leurs yeux, mais douloureuse pour un enfant qui a tant de mal à se situer.

L’enfant lui-même se considère « moindre »  en dépit de toutes les précautions soigneusement prises pour lui éviter un  tel sentiment.  Apparaît alors le risque de tomber dans l’excès inverse avec un aîné scrupuleux, secrètement honteux de la jalousie qui l’a tourmenté à la venue d’un bébé, tellement attendrissant disait-on autour de lui, mais qui a combattu cette faiblesse avec tant d’efficacité que, maintenant, il se sent dévalorisé face à des cadets dotés de qualités dont il serait dépourvu.

On voit quelle subtile alchimie il est parfois nécessaire de maintenir pour éviter des drames trop criants : ils ne manquent d’ailleurs pas d’exploser, sporadiquement et sans cause évidente, en hurlements et bagarres d’une violence toujours surprenante chez des enfants pas particulièrement brutaux à l’ordinaire.

La paix rétablie, chaque enfant se sent victime d’une injustice, pratiquement impossible à réparer : tous se sentent lésés dans leurs droits fondamentaux, bien entendu totalement subjectifs. Leur sens de la justice, tellement caractéristique,  est complètement chahuté.

Par bonheur, certaines fratries savent entretenir un climat harmonieux, mais, dans l’atmosphère la plus paradisiaque, des pièges sont toujours possibles : ce petit dernier est parfois considéré comme une sorte de mascotte qu’on chouchoute  tendrement, en effet, mais une trop forte et trop prolongée avalanche de câlins risque de freiner son besoin d’autonomie. Ce n’est pas à ce charmant enfant qu’on va confier des responsabilités ni le choix d’une décision. Ses dons, pourtant incontestables, ne revêtent pas tout à fait le même éclat que celui des aînés : après tout, il est comme les autres…

On voit des adolescents perdus parce que l’aîné, ou les aînés, qui leur servaient de modèles, de guides, de confidents, voire de précepteurs, quittent   le foyer, soit pour poursuivre des études, soit pour mener la vie normale des adultes qu’ils sont devenus.

Le délaissé peut parfois sombrer dans un état de tristesse qui ne sera pas forcément reconnu pour la discrète  dépression qu’il frôle de très près : il a perdu ses repères, il avait pris l’habitude, à tout propos, de demander son avis à un aîné bienveillant, qui l’initiait aux arcanes de l’existence au moment où on s’engage dans la voie suivie par les adultes. Cet aîné doué comprenait aussi parfaitement les tourments de son cadet pour les avoir lui-même connus.

En outre, les parents aussi proches et affectueux soient-ils, s’étaient accoutumés à cette aide discrète et quotidienne, apportée par les aînés.  Ils pensaient, sans même en avoir clairement conscience, qu’ils pouvaient déléguer une partie de leur rôle aux plus grands, puisque ces derniers avaient bénéficié  d’un accompagnement plus soutenu.

Ce « petit dernier » se sent alors plus petit et plus à la traîne que jamais, sans guide et sans recours, seul avec des parents un peu plus âgés, attentifs à son bien-être certes, mais qui ne peuvent tenir un rôle de confident et s’octroient des échappées égoïstes, bien méritées après tant d’années passées à s’occuper de leurs enfants.

Alors qu’on pense souvent que cette place est privilégiée, les intéressés sont beaucoup plus réservés : les souvenirs de leur enfance ne sont pas toujours aussi  idylliques qu’on pourrait le croire, mais ils manquent de point de comparaison : à leur naissance toutes sortes de regards, chargés des sentiments les plus divers les ont accueillis. Ils ont laissé leur empreinte, marqué la construction de leur personnalité, quel que soit leur parcours.

Ces derniers nés avancent, incertains et modestes, mais tout prêts à épanouir leurs dons sitôt qu’ils pourront déployer pleinement  leurs possibilités sans plus se comparer à ceux qui les ont précédés.

Conseils : garder en mémoire qu’une place dans la fratrie ne détermine pas automatiquement la personnalité, être attentif aux sournoises manifestations de supériorité d’un aîné, tout en s’interdisant de laisser penser que ce dernier né est le « chouchou ». Se garder d’une préférence, se traduisant par une plus grande indulgence, pour l’enfant qui occupe le même rang que soi dans la fratrie.

 

Chroniques de Arielle Adda Arielle Adda

Psychologue depuis plus de trente ans, Arielle Adda a travaillé avec des enfants comme avec des adultes, en dispensaire d’hygiène sociale, en institut spécialisé et en cabinet de recrutement. Elle s’est spécialement intéressée aux problèmes des enfants doués. Elle fait des conférences sur le sujet et participe à de nombreux colloques, tant en France qu’à l’étranger. Elle est notamment auteur de « Le livre de l’enfant doué », aux éditions Solar et avec Hélène Catroux, « l’enfant doué, l’intelligence réconciliée » chez Odile Jacob.

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