L’enfant doué négociateur

Le Journal des femmes,  Arielle Adda, 15 septembre 2016

La propension à engager très tôt toutes sortes de négociations sur tous les sujets possibles semble bien caractériser les enfants doués. Elle s’explique par leur virtuosité verbale si rapidement acquise et tellement éblouissante que leurs parents ne peuvent s’empêcher de l’admirer.

L’enfant doué qui s’exprime avec tant de maîtrise ne tarde pas à découvrir tous les avantages que cet exercice lui procure : dès qu’il a su manier le langage, il a découvert qu’il lui suffisait d’émettre une demande pour qu’elle soit aussitôt comblée, au lieu de tenter de se faire comprendre par des pleurs et des cris que son entourage peinait à déchiffrer.

Il regarde avec pitié ses semblables qui balbutient encore misérablement en se ridiculisant par leur langage approximatif, déformé, risible, qui amuse les adultes, le plus souvent attendris il est vrai, si bien que cet épisode humiliant se termine par des câlins et tout est oublié.  L’enfant qui s’est exprimé comme il a pu, avec naïveté, ne souffre pas de sa maladresse, il sait qu’il va progresser.

Celui qui a déjà la notion du mot précis, de la construction grammaticale exacte est effrayé par tant de confusion dans la formulation d’une demande, d’un besoin ou dans une simple remarque. Il tient à se démarquer de ces enfants, de son âge pourtant, qui donnent une image aussi empotée sans en éprouver d’embarras.

Lui, s’entraîne en secret à prononcer des mots difficiles, se pénètre de la signification d’une construction grammaticale : le futur et le conditionnel se ressemblent dans la forme, mais se différencient dans le sens. S’il veut être compris et surtout que ses demandes soient prises en considération par les grandes personnes, il a intérêt à les formuler avec la plus grande clarté possible.

Une fois en possession de ce merveilleux outil de communication, l’enfant doué découvre le plaisir que procure l’utilisation du verbe et il va en explorer toutes les possibilités avec d’autant plus d’aisance que son entourage est tout prêt à lui donner la réplique, savourant, lui aussi, le plaisir d’un échange intéressant. Cet entourage, qui ne peut s’empêcher d’être admiratif, pense aussi qu’il n’est pas étranger à cette habileté : après tout, on s’est bien gardé de parler bébé à un enfant qui comprenait tout si vite, on ne s’est jamais adressé à lui comme à un demeuré qui aurait été uniquement sensible à la musique des mots et non à leur signification. On a apprécié ses premiers jeux de mots et  répété les fameux « mots d’enfants » que les adultes apprécient tant sans que leur auteur sache très bien si on a aimé l’innocence qu’ils révélaient ou bien s’ils étaient réellement bons.

Dans le même temps qu’il se perfectionne dans le maniement de ce langage miraculeux, il évolue en finesse et sa perspicacité lui permet de découvrir les arguments les plus percutants quand il s’agit de s’adresser à ses parents.

A son jeune âge, il n’a souvent pas entièrement renoncé à l’idée de toute puissance qui l’a longtemps empêché d’accepter une défaite, même dans un jeu anodin, et qui l’a plongé dans des rages surprenantes par leur intensité quand un caprice n’était pas satisfait sur le champ.

Il a vite compris que cette image de tyran le desservait, lui aliénait les bonnes volontés et réduisait les câlins.  De surcroît, il était ensuite difficile de revenir à plus de raison sans trop se déjuger, mais il ne pouvait pas rester éternellement bloqué dans cette position finalement intenable. Certains enfants persistent contre toute raison, au point qu’on doit les amener voir un psychologue pour le ramener à plus de mesure et rendre plus respirable l’atmosphère familiale devenue infernale.

La forme atténuée de cette toute puissance si peu raisonnable est le recours à la négociation : l’enfant se met lui-même à l’épreuve, il veut vérifier si le pouvoir des mots et des argumentations est aussi puissant qu’il le pense.  Il n’a rien à perdre quand il exprime une demande, il peut s’entêter indéfiniment, même si, en son for intérieur, il a conscience du peu d’intérêt de ses exigences, mais le plaisir de poursuivre une négociation au plus loin est plus fort que tout.

Sa sagacité lui permet de discerner les failles, c’est-à-dire les points qu’il peut attaquer parce que ses parents présentent là une faiblesse particulière.

Ainsi, il n’hésite pas à paraître plonger dans le désespoir le plus noir, incompris et presque maltraité, parce qu’on a refusé d’accéder à une demande absurde : ses parents sont d’abominables individus, dépourvus de la moindre once de bonté.

La passion qu’il met en toutes choses : sentiments, découvertes, relations, imprègne d’un paroxysme aigu ses réactions.  C’est tout juste s’il ne dit pas qu’il ne lui reste qu’à mourir puisqu’il est si malheureux. Quel parent attentif ne s’inquiéterait pas devant un tel abattement, dont il serait le seul responsable ? Après tout, il n’y a pas grand mal à céder pour une fois, en spécifiant bien qu’il s’agit d’une seule fois et que la loi habituelle sera à nouveau en vigueur sitôt ce caprice exaucé.

En fait, pour l’enfant il s’agit d’un jeu, d’une joute, d’un essai, pour le plaisir que procure un affrontement avec un interlocuteur qui va être piégé par son attitude  foncièrement bienveillante et à l’écoute.  Ce piège est un engrenage d’où il est pratiquement impossible de s’extraire une fois qu’on s’y est engagé.

La négociation fait penser à ces jeux apparemment de stratégie, mais où, finalement, c’est le premier joueur qui gagne en dépit de tous les trésors de réflexion déployés par son adversaire.

Accepter de négocier signifie qu’on est déjà disposé à concéder des compromis.  Si on cède une seule fois en s’entourant de toutes les précautions verbales possibles,  on se retrouve, la fois suivante,  confronté à l’affirmation qu’il s’agit là d’un avantage acquis sur lequel il n’est pas pensable de revenir, même si on tente de justifier cette nouvelle fermeté par des arguments de moins en moins crédibles à mesure qu’on les expose. Se justifier peut signifier qu’on n’est pas très sûr de soi et qu’on est contraint de défendre son point de vue parce qu’il en existeraient d’autres, tout aussi recevables…

Quand l’enfant doué l’a emporté dans cet affrontement, il goûte pleinement sa victoire, juste avant d’être pris d’une angoisse incoercible à l’idée que ses parents, qui ont cédé devant son insistance, sont moins forts qu’il ne le pensait et  ne sauront pas le défendre en cas de nécessité.

Cet engrenage est nocif pour tous, la merveilleuse dextérité verbale des enfants doués est mise au service d’une mauvaise cause, alors qu’elle pourrait se développer de différentes manières.

 

Conseils : éviter de s’engager dans une négociation, en désamorcer les prémices, expliquer une fois pour toutes les raisons qui motivent les exigences des parents  et rappeler qu’ils veulent uniquement le bien de leur enfant. Garder en mémoire que, malgré les apparences, il s’agit d’un jeu pour l’enfant. Lui proposer d’autres sphères où déployer ses talents : joutes oratoires pour le plaisir en endossant un rôle différent du sien, le laisser imaginer, et plus tard, écrire, des histoires où il peut donner libre cours à son habileté.

Chronique de  Arielle Adda Psychologue

 

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