Vers une éducation fondée sur des preuves

07.11.2016 par Franck Ramus, dans education, psychologie, science

Actualisé le 14 novembre 2016.

L’éducation fondée sur des preuves est un courant visant à fonder les pratiques éducatives sur des preuves (ou au moins des éléments de preuve) scientifiques de leur efficacité. L’expression « éducation fondée sur des preuves » vient de l’anglais « evidence-based education ». La notion de preuves peut sembler excessivement forte, mais il faut comprendre que c’est un problème de traduction. Le mot evidence fait avant tout référence à des données factuelles, plus qu’à de véritables preuves. L’esprit est donc de promouvoir les pratiques éducatives basées sur des données factuelles (concernant leur efficacité), par opposition aux pratiques fondées sur de simples croyances ou sur des philosophies.

Ce courant découle bien entendu de la même approche adoptée avec succès depuis plusieurs décennies en médecine, la médecine fondée sur des preuves (evidence-based medicine). Aujourd’hui, plus personne ne voudrait prendre un médicament ou subir un traitement médical qui n’ait auparavant fait la preuve de son efficacité, selon les standards de la médecine fondée sur des preuves. Standards qui requièrent généralement la conduite d’essais cliniques randomisés contrôlés, permettant d’évaluer statistiquement les bénéfices apportés par un traitement, comparé à un autre traitement de référence (ou à un placebo). Pour une excellente introduction aux origines historiques et aux principes de la médecine fondée sur des preuves, reportez-vous à l’article de Simon Singh et Edzard Ernst.

Le fait est que les principes de la médecine fondée sur des preuves ne sont pas propre à la médecine, et que les méthodes expérimentales qu’elle met en oeuvre sont d’utilité générale et sont totalement indépendantes de la nature des traitements, qu’il s’agisse de médicament, de pratique médicale ou paramédicale, de psychothérapie, de pratique pédagogique, ou même d’action économique ou politique. C’est pour cela que l’approche « evidence-based » tend à se généraliser à tous les domaines, en premier lieu dans les cultures pragmatiques où l’action et les faits sont plus valorisés que les beaux discours.

Une dernière précision utile est que l’éducation fondée sur des preuves n’est pas une théorie ni une philosophie de l’éducation. Cette approche ne prescrit en fait absolument rien, elle est neutre par rapport à toutes les hypothèses que l’on peut avoir sur l’éducation. Tout ce que dit cette approche, c’est que ces hypothèses, quelles qu’elles soient (et cela inclut toutes les affirmations que l’on peut faire sur le sujet de l’éducation), peuvent et doivent être évaluées à l’aune de données factuelles, obtenues par l’observation ou (de préférence) l’expérimentation. C’est donc tout simplement l’approche scientifique usuelle appliquée à l’éducation.

Constatant que le courant est insuffisamment développé et reconnu en France, j’ai regroupé ici quelques livres et sites dont je recommande particulièrement la lecture. Cette liste est destinée à évoluer au fur et à mesure des parutions et de mes lectures.

 

L’éducation fondée sur des preuves en français

Ouvrages et sites généraux

Pourquoi les enfants n’aiment pas l’école de Daniel Willingham. Contient de nombreuses connaissances essentielles sur les mécanismes des apprentissages, ainsi que d’excellents conseils pour aider les enseignants à améliorer leurs pratiques et à développer un véritable professionnalisme de l’enseignement.
Mets-toi ça dans la tête ! Les stratégies d’apprentissage à la lumière des sciences cognitives. J’en ai écrit une recension plus complète sur le Café pédagogique.
Mathieu Hainselin a traduit des posters qui récapitulent les principales recommandations, à afficher dans tous les établissements!
Changer d’état d’esprit, de Carol Dweck. Je n’ai pas lu le livre, mais l’auteur et ses travaux sont bien connus. Il y a là une clé de plus pour motiver les élèves et les aider à progresser.
college_france Pour des explications pointues sur les mécanismes cognitifs des apprentissages scolaires, le cours en ligne de Stanislas Dehaene est une excellente source.
lamap Le site Cerveau et apprentissage de la fondation La main à la pâte est en passe de devenir une source incontournable pour les enseignants. Il va s’enrichir de plus en plus.
synlab Le site de l’association Syn-lab est une bonne source d’informations, notamment celle sur les apprentissages scolaires.

Sur des thématiques plus spécifiques:

La lecture:

dehaene1 Apprendre à lire, de Stanislas Dehaene et collègues.
dehaene2 Pour ceux qui veulent creuser à un niveau plus fondamental et cérébral, il y a bien sûr Les neurones de la lecture, du même auteur.
ecalle L’apprentissage de la lecture et ses difficultés, de Jean Ecalle et Annie Magnan.
sprenger Lecture et dyslexie: approche cognitive, de Liliane Sprenger-Charolles et Pascale Colé. Très fouillé sur les mécanismes cognitifs de la lecture, je le recommanderais surtout aux orthophonistes et psychologues.

Les sciences:

pasquinelli Du labo à l’école: science et apprentissage, d’Elena Pasquinelli, spécialiste des sciences cognitives au sein de la Fondation La main à la pâte.

Les enfants en difficulté et en situation de handicap

mazeau Neuropsychologie et troubles des apprentissages chez l’enfant, de Michèle Mazeau et Alain Pouhet.
sprenger Lecture et dyslexie: approche cognitive, de Liliane Sprenger-Charolles et Pascale Colé. Très fouillé sur les mécanismes cognitifs de la lecture, je le recommanderais surtout aux
orthophonistes et psychologues.
yvon A la découverte de l’autisme: des neurosciences à la vie en société, de Dominique Yvon et collègues.
bange Aide-mémoire TDAH en 57 notions, de François Bange et collègues.
100dys 100 idées pour venir en aide aux élèves dyslexiques de Gavin Reid et Shannon Green.

 

 

Pour les anglophones

Malheureusement, bien des sources incontournables ne sont accessibles qu’en anglais. En voici quelques-unes. Editeurs et traducteurs, il y a du travail pour vous!

Le département d’Education des USA a publié un excellent rapport de synthèse avec 7 grandes recommandations pour améliorer l’enseignement de manière à renforcer les apprentissages:
Pashler, H., Bain, P. M., Bottge, B. A., Graesser, A., Koedinger, K., McDaniel, M., & Metcalfe, J. (2007). Organizing Instruction and Study to Improve Student Learning. IES Practice Guide. NCER 2007-2004.
National Center for Education Research. Consulté à l’adresse http://eric.ed.gov/?id=ED498555.
hattie1visible-learning-for-teachers-by-john-hattie-book-cover Visible learning de John Hattie, une méta-analyse de toutes les méta-analyses dans le domaine de l’éducation, une œuvre colossale qui résume tout, et qui en propose la synthèse personnelle de l’auteur. Attention, c’est un ouvrage avant tout pour les chercheurs et pas forcément très digeste.
Il y a aussi une version simplifiée pour les enseignants, que je n’ai pas consultée.
everyday-parenting-toolkit-cov The everyday parenting toolkit d’Alan Kazdin se présente avant tout comme un guide pour aider les parents ayant des enfants difficiles à mieux gérer leur comportement. Mais l’intérêt de ce livre va bien au-delà. C’est une ressource indispensable pour tous les parents et pour tous les enseignants, dans la mesure où tous les enfants présentent parfois des comportements indésirables que les adultes cherchent à réduire ou à modifier, avec plus ou moins de succès. Kazdin distille de manière très simple et pédagogique les grands principes des sciences du comportement, et explique leur mise en application à l’aide de nombreux exemples vécus en famille ou en classe. Tous les parents et tous les enseignants devraient y trouver des éléments adaptés à leur situation, qui devraient grandement leur simplifier la vie, tout en rendant celle des enfants plus agréable. Car l’un des mérites de ce livre est de fournir des méthodes plus efficaces que les punitions pour modifier le comportement de l’enfant.
Malheureusement je n’ai pas connaissance d’un livre équivalent en français. Une traduction parait urgente.
EEF L’Education Endowment Foundation est une fondation à laquelle le gouvernement britannique a donné la mission et les moyens de déterminer « ce qui marche » dans le domaine de l’éducation, et d’en diffuser les résultats. Elle conduit de nombreux essais randomisés contrôlés de pratiques pédagogiques, des synthèses de la littérature scientifique, des évaluations coût-bénéfice des différentes réformes possibles, et publie des recommandations. L’approche est non-prescriptive: toute l’information est simplement mise à disposition des chefs d’établissements et des enseignants, à eux de décider ce qu’ils en font. Un exemple à suivre!
Dans le même esprit que l’EEF, le site web américain What Works Clearinghouse conduit des évaluations permanentes des études scientifiques publiées dans le domaine de l’éducation, et en publie des synthèses. Une source incontournable pour les anglophones.
Beaucoup plus général, et pour prendre un peu de hauteur sans attendre des conseils clé en main, le livre de Kathryn Asbury et Robert Plomin « G is for Genes: The Impact of Genetics on Education and Achievement » est tout à fait remarquable. On y trouvera:

  1. une excellente synthèse des influences génétiques et environnementales sur les fonctions cognitives, les apprentissages, et la réussite scolaire;
  2. une critique du système scolaire standard servant la même chose à tous les enfants, car basé sur le dogme de la tabula rasa;
  3. une argumentation en faveur d’un enseignement beaucoup plus personnalisé. Personnalisé pas seulement pour les enfants en difficulté, pas seulement pour les enfants précoces, mais pour 100% des enfants;
  4. un effort de prospective sur l’utilisation prochaine des données génétiques individuelles pour aider à la personnalisation de l’enseignement. C’est un livre audacieux, et nécessairement controversé. On peut ne pas être d’accord avec tout, mais que l’on soit d’accord ou pas, il serait dommage de se priver de tous ces éléments de réflexion.

 

 

Au-delà de l’éducation: la politique et la décision fondées sur des preuves (evidence-based policy)

Véritable révolution intellectuelle, on pourra s’y initier en regardant les vidéos de ce colloque très intéressant et pertinent intitulé « La décision publique fondée sur la recherche de preuves« , qui s’est déroulé à l’Académie des sciences le 11 septembre 2015.
Pour approfondir, je recommande particulièrement les livres suivants.

Superforecasting: The art and science of prediction, de Philip Tetlock et Dan Gardner. Ou comment rendre plus scientifique et plus juste la prévision économique et politique. Passionnant!
halpern Inside the Nudge Unit: How small changes can make a big difference, de David Halpern. Ou l’on découvre que depuis Blair et Obama, les gouvernants britanniques et américains ont commencé à s’intéresser à l’évaluation scientifique des choix politiques, avec des résultats intéressants. Approche évidemment impensable pour nos dirigeants français, pour lesquels rien ne vaut un bon argument d’autorité.
Le livre ci-dessus s’appuie sur l’incontournable et désormais classique Nudge de Thaler et Sunstein, dont on peut lire cette recension en français.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s