La sagesse des enfants doués

Le Journal des femmes

Chronique publiée le 16/11/16 09:24

Il s’agit, bien entendu, de la sagesse au sens philosophique du terme, celle qui imprime profondément sa marque dans la personnalité. Pour le reste, les enfants doués, comme les autres, sont tout aussi désobéissants, têtus et tête en l’air, du moins ils tardent à obéir parce qu’il y a toujours des urgences impératives dont la nécessité échappe aux parents et aussi parce qu’on ne peut pas atterrir à la demande, juste dans l’instant, quand on est encore parti très loin de toutes les contingences

Cette sagesse particulière s’applique aux événements peu habituels   et qui peuvent même être dramatiques : les enfants doués prennent alors instantanément une place spécifique, ils ne veulent surtout pas encombrer leurs parents par des démonstrations qui seraient mal venues, ils tentent même de se faire les plus légers possible et ils gardent pour eux les mille questions qui leur viennent à l’esprit, eux, tellement prompts à accabler leurs parents de ces fameuses questions incessantes qui les épuisent.

Leur empathie tellement développée leur permet de saisir les émotions de leur entourage, même si on cherche à les ménager en tentant de donner le change. En réalité, ils ont instantanément intériorisé l’intensité des événements, ils ont dans le même temps, envisagé toutes les conséquences possibles, leur imagination n’étant jamais en reste pour leur fournir, à partir d’un seul fait, de multiples développements, du plus anodin au plus terrible.

Leur discrétion n’est pas toujours comprise comme telle : leur entourage est tellement habitué à les voir manifester sans fard leurs enthousiasmes, leurs déceptions, leurs contrariétés, qu’il ne songe pas que cette soudaine retenue pourrait recouvrir un bouleversement bien plus profond que toutes les émotions qui les avaient envahis jusque-là.

Tout à coup, parce que les circonstances l’exigent, ils se révèlent étonnamment mûrs, sérieux, ils font preuve d’une extrême maîtrise d’eux-mêmes.  On dit alors « il n’a pas bien réalisé, bien compris, il ne se rend pas encore compte, tant mieux, il risquerait d’être trop bouleversé… ». En fait, le drame dans lequel il plonge le terrifie, il craint même que les marques de son effroi inquiètent à l’excès ses parents, qui, eux, ne se rendent peut-être réellement pas compte.

Chacun veut ménager l’autre, comme il convient entre personnes qui s’aiment.

Cette sagesse s’exprime à l’ordinaire dans des circonstances moins extrêmes, elle marque la tonalité du regard que ces enfants portent, dès leur plus jeune âge, sur le monde qui les entoure. Ils savent relativiser, ils comprennent, ils trouvent des excuses à l’inconséquence de leurs camarades, et, surtout, ils cherchent à ordonner l’univers, ou, du moins, ce qu’ils en perçoivent. Découvrir de nouvelles données les enchante, sans qu’ils soient jamais rebutés par leur aspect qui pourrait paraître austère à de si jeunes enfants. Au contraire, ils se sentent parfaitement à leur  aise dans un univers scientifique, surtout quand il explore le passé le plus lointain ou le futur et ses promesses.

Il s’agit vraiment d’une forme de pensée qui ne disparaît pas avec l’âge et la découverte d’autres plaisirs, même si ces enfants, devenus des adolescents généralement sérieux, ne les dédaignent pas. Leur personnalité, leurs centres d’intérêt, le choix de leurs amis se tissent autour de la priorité qu’ils ont d’emblée accordée à une approche déjà philosophique de l’existence.

Certains enfants qui passent un examen psychologique à 4 ans, généralement pour une question de Section de Maternelle, font déjà preuve de cette sage maturité et de cet intérêt pour les nourritures de l’esprit.  Cette tendance était  clairement mentionnée  dans le compte rendu de cet examen, tant elle était manifeste. Elle n’apparaît pas seulement dans leur aptitude, le plus souvent remarquable, à manier le concept, mais aussi dans l’approche de la vie, avec ses vicissitudes et ses exigences, qu’ils ont parfaitement intégrées et qu’ils évoquent dans leurs récits aux épreuves projectives. Si jeunes, ils savent déjà que rien n’est jamais acquis : il faut donc savourer les bonheurs du moment, et s’aguerrir pour affronter d’éventuels drames.

Quand on les retrouve quinze ou vingt ans plus tard, ils ont, sans surprise, choisi des études de philosophie ou même une voie plus spirituelle encore alors que leurs parents ne les y incitaient pas du tout, ces voies particulières étant peu rentables.

On peut, d’ailleurs, déplorer que ces études dont ils attendent mille joies, se révèlent souvent décevantes pour leur soif d’absolu.  Si elle est distraitement enseignée, la philosophie reste trop livresque et matérialiste, ses développements tournent court, son approche trop superficielle n’alimente pas suffisamment leur curiosité intellectuelle.

Le domaine des mathématiques pures seraient, à ce titre, moins décevant, mais  la recherche des mathématiciens et  celle des philosophes  ne se superposent pas, elles ne sont pas interchangeables et, même alors, des impératifs alimentaires obligent souvent ces passionnés à s’orienter vers des applications plus pratiques.

L’étude des langues anciennes, dites « mortes » constitue une clef magnifique pour accéder à cet univers ; les philosophes de la Grèce antique laissaient entrevoir les développements qui ont suivi des siècles après. Passées les joies procurées par les récits mythologiques, avec le récit de la fureur et des sentiments passionnés de ces dieux impulsifs, gais ou tragiques selon le moment, il est possible d’accéder à plus de profondeur grâce à des philosophes incroyablement audacieux. L’enfant doué ne se sentira pas dépaysé en leur compagnie, au contraire, il sera heureux de les accompagner ; ces explorateurs d’un univers encore empli de mystères deviendront ses familiers.  Tandis qu’il les étudiera, il rencontrera des semblables, aussi passionnés, et ils en seront enchantés à double titre : des découvertes passionnantes, ouvrant la voie à toutes sortes de discussions dans la compagnie de pairs, tout aussi heureux d’évoluer dans ces mondes où la pensée est à la fois universelle et novatrice.

Conseils : ne jamais sous-estimer la profondeur de la pensée chez les enfants doués, en identifier les manifestations et les évoquer avec lui en évitant les interminables  litanies de questions, sans penser qu’il est encore bien jeune pour pareilles discussions.

Chronique de  Arielle Adda, Psychologue

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