Internet, smartphones, tablettes : des écrans à risques

Psychologies - Psycho

Hypersollicitation permanente, dégradation des relations, menaces sur la vie privée, addiction à Internet… La vie numérique n’est pas sans dangers. Et les nouvelles technologies, si elles constituent un formidable outil, peuvent être source d’inquiétude et de souffrance. Explications.

Laurence Folléa Anne Pichon

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« Je n’ai rien contre les écrans. » Au cours de notre enquête, pas un des spécialistes que nous avons interrogés ne s’est épargné cette précaution liminaire. Une prévention – une inquiétude –, comme si parler des effets néfastes des nouvelles technologies exposait, à tout coup, à un procès en réaction. Ils nous ont d’abord livré leur profession de foi de technophiles – l’un a été parmi les premiers à lancer un blog, l’autre a inventé une plateforme d’échanges avec ses étudiants –, nous ont confié leurs tiraillements à figurer dans le lot des détracteurs du progrès, comme ceux qui craignaient, jadis, que le train ne les désosse ou que la photographie n’enlève une enveloppe de leur âme. Autant de précautions pour ne pas voir leur parole disqualifiée.

Le progrès, oui mais…

Prudents, ces experts du psychisme humain n’en sont pas moins inquiets. Leurs craintes ? Celle de l’hypersollicitation permanente, celle de la dégradation des relations entre les personnes, celle de la perte de l’intime. Dans le secret de leurs consultations, aux pupitres de leurs laboratoires, ils observent des vies bien trop remplies, des cerveaux trop bombardés d’informations qui peinent à trouver le chemin de l’équilibre et du bonheur. La peur qu’inspirent les nouvelles technologies est vieille comme l’Internet. Dès 1995, des ingénieurs d’Intel élaboraient des règles de bonne conduite, une nétiquette, avec pour principe de « ne pas se servir de l’Internet comme bouclier pour infliger aux autres des propos que vous n’oseriez pas tenir dans une conversation réelle ». Nos comportements avec les outils les inquiétaient plus que les outils eux-mêmes : les ingénieurs ne se sont pas trompés. Les écrans ne créent pas directement de la souffrance, c’est leur usage, ou plutôt leur mésusage qui l’engendre. Ils sont devenus le nouveau symptôme de nos névroses contemporaines autour du triptyque « vitesse, performance, hédonisme ».

« Indispensable » pour 89 % des Français, Internet est aussi considéré comme « incontrôlable » par 70 % d’entre nous. La peur de la dépendance, de voir sa vie privée menacée, de savoir comment les enfants vont se développer est accrue, d’une part par l’absence de consensus scientifique – les études sont nombreuses, mais souvent contradictoires –, et d’autre part par le bruit médiatique, relayant des cas extrêmes de meurtres inspirés par des jeux vidéo ou de suicides en direct sur Internet. L’Académie des sciences a publié fin janvier un avis prudent sur « l’enfant et les écrans » (L’Enfant et les Écrans, avis de l’Académie des sciences de Jean-François Bach, Serge Tisseron, Olivier Houdé et Pierre Léna (Le Pommier)), appelant notamment à « une réflexion nouvelle sur l’apprentissage de la liberté responsable, de la sexualité et du respect de la vie privée », assortie d’une revue de détail, âge par âge, des risques cognitifs et psychologiques liés aux écrans, et des pratiques pour les prévenir.

Victimes et complices

Toute tentative de recension des « dangers objectifs » de la vie numérique ne résiste évidemment pas au travail d’analyse au cas par cas, à la problématique d’une personnalité singulière, à ses manquements relationnels, à la combinaison entre son contexte familial et son univers social. Est-ce suffisant ? Et si nous ressentions que quelque chose a changé dans notre intimité ? Sur les murs de nos maisons, sur nos bureaux, dans nos sacs, dans la paume de nos mains, nous avons invité les écrans partout et en avons toujours un à portée de doigt, pour être sûr de joindre tout le monde, la terre entière, tout le temps.

Si, comme le dit Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste, « Internet engage notre “e-identité”, mais pas notre identité réelle » (« Le droit à l’oubli sur Internet : une idée dangereuse », in Libération du 4 décembre 2012), avons-nous encore le choix ? Pouvons-nous encore refuser le mouvement sans risquer le bannissement culturel et social ? D’autant qu’en être ne sufit pas : il faut répondre, agir, réagir, ranger, trier. Et il devient difficile de dire, entre l’homme et la machine, qui est disponible à qui. Sommes-nous les victimes ou les complices de cet emballement ? Qui parmi nous a écrit le mail de trop ? a oublié son enfant devant une console ? est l’ami préférant le SMS à une conversation trop pesante ? s’est mis en danger en fixant un écran pendant des heures ? Qui sinon… nous-mêmes ?

Nous ignorons encore ce que les écrans vont nous faire gagner et nous faire perdre. Notre formidable don de connaissance sera-t-il dopé ou noyé par la pléthore ? Notre pouvoir de discernement, aiguisé ou éteint par la profusion des sources ? Notre capacité de décision, affermie ou diluée dans le flux de données ? Ce que nous savons, c’est que nos cerveaux sont déjà en train de changer, que nos réseaux de neurones sont en cours de reprogrammation. Nous ressentons que la relation à l’autre s’est profondément modifiée : nos liens sont resserrés, mais aussi désincarnés. Nous savons que le virtuel a créé une zone floue entre nous et les autres, entre nous et nous-même. C’est pour toutes ces raisons que Psychologies a lancé cet appel à la vigilance signé par cinquante experts de la santé psychique.

 

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Pour aller plus loin : Les Écrans, le Cerveau et l’Enfantd’Elena Pasquinelli, Gabrielle Zimmermann, Béatrice Descamps-Latscha et Anne Bernard-Delorme (Le Pommier

Janvier 2013

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