La solitude des enfants doués

Le Journal des femmes, 14 décembre 2016

Chronique d’Arielle ADDA

Les enfants doués semblent souvent solitaires : c’est surtout manifeste dans une cour de récréation, quand ils n’ont pas pu trouver refuge dans la bibliothèque ou dans un couloir secret.

Cette solitude n’est pas surprenante : seuls les enfants dotés d’un goût certain pour le jeu sont à leur aise dans  cette cour qui hérisse tant les autres. Les plus entreprenants trouvent même à cet endroit l’occasion de diriger des troupes qu’ils savent entraîner dans leurs initiatives.  On peut penser que ceux qui se révèleront plus tard des chefs charismatiques,  ne restent pas seuls durant les récréations, ils s’exercent déjà à commander des camarades enchantés de mimer de véritables batailles.

Sans recourir à ce cas extrême, des enfants doués à l’enthousiasme solaire ne restent pas seuls, toutefois, ils disent le plus souvent qu’ils ont « des copains, toute la classe en fait, mais  pas d’amis ».

Il ne s’agit pas d’une sauvagerie indomptable, ni de la marque d’un trouble de la personnalité qui se révélerait au travers de relations sociales perturbées, mais d’une personnalité déjà bien dessinée, avec ses caractéristiques propres, rendant plus difficiles  une intégration ordinaire.

Quand les adultes découvrent qu’ils sont doués, ils comprennent aussitôt pourquoi ils se sentent si mal en société et pour quelles raisons ils ont si peu d’amis, mais ils continuent à s’étonner que leurs enfants connaissent une situation semblable : tous les enfants devraient avoir suffisamment le goût du jeu pour ne pas se montrer trop regardants sur le choix de leurs camarades.  En  se comportant avec cette  distance, ils se privent de bien des joies.

En fait, ce serait une impossibilité qu’on ne peut surmonter : il n’est pas envisageable de parler librement avec des enfants qui n’utilisent pas le même langage. Il est impératif que les mots aient exactement le même sens pour qu’un dialogue soit possible.  Même les règles strictement codifiées  d’un jeu  peuvent être différemment comprises et devenir alors sources d’interminables conflits.  Les enfants doués détestent les conflits qui les rendent pratiquement malades.  Etre impliqué dans un conflit, déclenché par un motif généralement dérisoire, leur est insupportable et ils se rendent vite compte qu’aucune solution de compromis  ne sera acceptée par cet ensemble de protagonistes véhéments.

S’abstraire de cette guerre ridicule est la plus sage des solutions, la solitude est  alors bien  préférable aux  flèches agressives lancées par des enfants exaspérés.

Cette attitude sage, prudente, ne tarde pas à intriguer les autres enfants. Pour déclencher la catastrophe, il suffit alors d’un meneur, parfois jaloux de cette sagesse, de ce souci d’harmonie et surtout de cette facilité en classe, même si l’enfant doué s’efforce de ne pas en faire un trop grand étalage, mais il répugne à ajouter des fautes pour éviter de se distinguer à l’excès, son goût pour la perfection ne le lui permettrait pas. Ce subtil arrangement est parfois délicat à doser, l’enfant doué trahit alors, bien malgré lui, son aisance étourdissante.

Le meneur jaloux peut  se déchaîner contre une victime qu’il sait sans défense, heureux d’entraîner à sa suite des enfants qui vont l’admirer pour son « audace ». Commence alors, tout d’abord en douceur, une persécution qui va s’aggravant sans que les professeurs s’en rendent compte : «ce sont des enfants qui jouent en récréation, il est normal que certains tombent et se fassent des bleus, on ne va pas sévir pour quelques mots déplacés entendus par hasard, tout va bien… » Ce sont les mères, toujours trop enclines à couver leur rejeton qui font quantité d’histoires à propos d’un enfant bon élève, un peu trop discret peut-être, qu’on entend peu, elles veulent qu’on lui accorde un intérêt particulier, voilà tout.

Devenus adultes, ces enfants qui ont été persécutés, réalisent l’horreur de ce qu’ils ont vécu et qui leur semblait, sur le moment presque normal, comme s’ils avaient mérité ces brimades par un comportement qu’ils ressentaient différent. Leurs frissons n’en sont que plus terribles puisqu’ils prennent conscience qu’une différence les a marqués de son sceau dès leurs plus jeunes années, mais ils se sont ensuite appliqués à refouler ces souvenirs trop douloureux, tout s’étant normalisé durant leurs études supérieures. Il était donc inutile de raviver d’anciennes blessures, elles risqueraient d’influencer leur comportement actuel, maintenant que tout était à peu près rentré dans l’ordre.

En fait, cette différence est justifiée par la façon  qu’on les enfants doués de percevoir le monde.  Très tôt ils savent procéder à d’efficaces synthèses, leur rigoureuse logique leur permet de suivre la  stricte voie d’un raisonnement sans méandres inutiles et, surtout, ils peuvent considérer une situation en prenant de la hauteur, un peu comme s’ils l’observaient vue d’avion tandis que la plupart des enfants n’en ont encore que des aperçus trop fragmentés, parce qu’ils restent le nez sur le terrain. L’idéal serait de conjuguer les deux approches : vus d’un avion, des détails échappent à l’observation, mais sans vision d’ensemble, il est impossible de se conduire de façon sensée et il est également impossible de faire partager cette vision d’ensemble.  C’est sans doute elle qui guide les grands stratèges et tout va bien tant que les troupes restent admiratives et dociles en reconnaissant cette supériorité, mais  il serait illusoire et stérile de tenter d’expliquer cette perception particulière et féconde.

L’enfant doué se trouve bloqué par sa façon de procéder, intransmissible à ses camarades pour le moment : sa prudence, souvent parfaitement justifiée, le fait apparaître comme un enfant timoré, exposé à toutes les moqueries, ses synthèses fulgurantes demeurent incompréhensibles et ses idées géniales semblent tout simplement folles. Seul est possible un échange très superficiel, pratique, dépourvu de tout intérêt autre qu’immédiat et donc vite lassant pour un enfant adorant explorer toutes les voies possibles de raisonnement pour donner plus d’ampleur et de cohérence à sa vision du monde. C’est là que réside la véritable audace, celle qui préside aux  découvertes de toute nature pour le plus grand bonheur de tous.

Conseils : ne pas s’affoler si un enfant n’a pas d’amis en classe, ne pas le forcer à fréquenter des enfants avec lesquels il ne se sent pas à son aise. Rester attentif afin de ne pas négliger une amorce de harcèlement.  Se rapprocher des associations s’occupant d’enfants doués, il y en a pratiquement dans toutes les régions, afin qu’il rencontre des semblables, à défaut, songer aux colonies de vacances spécialisées ou dont le thème le passionne.

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