Quand l’enfant doué est désenchanté

Arielle Adda  Chronique publiée le 16/01/17 11:31

Chroniques de Arielle Adda

Psychologue depuis plus de trente ans, Arielle Adda a travaillé avec des enfants comme avec des adultes, en dispensaire d’hygiène sociale, en institut spécialisé et en cabinet de recrutement. Elle s’est spécialement intéressée aux problèmes des enfants doués. Elle fait des conférences sur le sujet et participe à de nombreux colloques, tant en France qu’à l’étranger. Elle est notamment auteur de « Le livre de l’enfant doué », aux éditions Solar et avec Hélène Catroux, « l’enfant doué, l’intelligence réconciliée » chez Odile Jacob.

C’est le mot exact qui convient : ce sentiment suit la déception vite éprouvée dès l’entrée à l’école. Ensuite vient la résignation.

Quand le petit enfant entre à l’école, il est enchanté à l’idée de découvrir les merveilles du monde : on va les lui expliquer en répondant à ses questions, à toutes ses questions pense-t-il avec la naïveté des jeunes enfants qui croient encore que les adultes savent tout.  Il a  pourtant bien constaté que ses parents ne savaient pas toujours lui répondre, ils avouaient même  facilement leur ignorance, sans en paraître ennuyés d’ailleurs. Leur enfant, raisonnable, s’est habitué à refréner son insatiable curiosité, mais, parfois  encore, il ne peut s’empêcher de poser la question qui lui a traversé l’esprit par un enchaînement d’idées dont il est familier. Avec ses parents, il trouve de multiples compensations à leur surprenante ignorance : les câlins qui traduisent l’amour profond, les jeux, l’irremplaçable sentiment de sécurité et de bien-être.

Très vite il  s’est aperçu qu’à l’extérieur, on ne le comprenait pas toujours, on lui répondait complètement à côté, comme si on ne l’avait pas entendu ou bien comme si on s’adressait à quelqu’un d’autre ou encore comme si on pensait que n’importe quelle réponse ferait l’affaire parce qu’un enfant si petit est toujours content quand on s’adresse à lui, quel que soit le sens des mots utilisés. Ce serait les intonations qui seraient importantes : en effet, les mots choisis sont particulièrement débiles, ce ne sont pas de vrais mots, juste une suite d’onomatopées avec un mot qui émerge parfois, mais noyé dans ce flux imbécile. Quel adulte sensé dirait après s’être cogné : « a bobo à la menotte » ?

L’Ecole est un lieu privilégié, ceux qui y travaillent savent parler aux enfants en employant un langage normal, et même particulièrement soigné puisque ce sont des enseignants et dans cette langue travaillée, ils vont transmettre tout leur savoir.

C’est donc dans un état de joyeuse expectative que l’enfant entre dans ce bâtiment qui l’a fait rêver, pour aussitôt déchanter.  

Tout d’abord il se rend compte qu’il est bien le seul, parmi les autres enfants, à être aussi curieux, et puis il constate qu’on ne l’entend pas.  Certes, la maîtresse ne parle pas aux enfants dans ce langage défiguré, mais ses explications sont très courtes et elle propose surtout des « jeux » peu attrayants parce que trop faciles.

Il y a longtemps qu’il sait distinguer un cercle d’un carré, qu’il connaît les couleurs, il aime particulièrement le turquoise et très modérément le mauve, mais une de ses amies aime cette couleur ; pour Noël, elle a demandé un « cadeau mauve ».

Il reconnaît pas mal de lettres et déchiffre des mots simples, il se perd dans les sons plus complexes, l’Ecole va justement l’aider à s’y retrouver.

Quand il regarde les cubes et les coloriages, dont il faut impérativement lui expliquer l’absolue nécessité, puisqu’ils développent l’orientation dans l’espace et la motricité fine, il a l’impression qu’on le considère comme un bébé à peine sorti de sa grenouillère et il ne voit pas du tout comment il pourrait s’y prendre pour rétablir une vision plus juste de sa personne, puisqu’on ne l’entend pas.  Souvent, il cesse de parler. A quoi bon s’appliquer à employer les mots les plus adaptés, à observer la syntaxe la plus rigoureuse ? Il ne peut se résoudre à gargouiller des mots déformés en utilisant une grammaire hasardeuse.

Des embellies se produisent bien parfois, ce sont de petits miracles qui le réconcilient avec l’existence, mais les longues plages de temps mornes, monotones, ternes et grises sapent son bel élan.

Le plus terrible est le constat de l’impuissance de ses parents qui aimeraient qu’il soit content d’aller à l’école –  puisqu’il en exprimait le plus vif désir –  et qui paraissent ne pas comprendre son désarroi.

Il en arrive à cette accablante évidence : il est obligé de subir cette constante frustration, tout le monde a l’air de trouver normal ce genre « d’enseignement », personne ne songe à le remettre en cause.  Il serait absolument impossible de se soustraire à ce passage qui va s’éterniser.

Certes, une infime minorité d’enfants peut bénéficier d’un enseignement différent et par ailleurs, nombre d’enseignants sont passionnés par leur métier, qui répond à une réelle vocation, ils ont à cœur de conduire leurs élèves vers la meilleure réalisation de leurs possibilités, suivre leur enseignement rend ensuite la frustration plus cruelle.

Ce désenchantement se teinte tout de même d’un espoir : ce sera plus intéressant au collège, puis au lycée, puis dans les études supérieures, d’autant plus qu’elles répondront à ses goûts propres. Jusqu’au bac, il a le sentiment qu’on cherche à le faire patienter avec des fariboles.

Résigné à subir cette longue peine sans espérer de remise, l’enfant doué n’attend plus grand-chose de l’Ecole. Le plus souvent les sujets sont trop légèrement abordés alors qu’il se serait passionné pour des épisodes de l’Histoire par exemple. Le Moyen Age le fascine, il en connaît les secrets et le vocabulaire, tout comme la mythologie, l’Egypte antique, mais aussi les pays lointains, les plaisirs procurés par la logique infinie des mathématiques ou les subtilités de la langue : tout est trop superficiel, sauf quand il a la chance d’avoir un professeur passionné par son domaine et  enchanté de trouver un enfant partageant sa passion.  Pour un peu, il ferait son cours uniquement pour cet élève qui lui ressemble.

Tout au long de ces années d’interminable pensum, même s’il a été un peu écourté,  ses parents attentifs et aimants se sont ingéniés à lui procurer d’autres possibilités de déployer ses dons et d’affronter de véritables difficultés pour connaître le goût à nul autre pareil de la réussite atteinte au prix d’un réel effort. Savourer cette joie est indispensable pour se construire une image de soi satisfaisante ; ce genre de victoire confère un éclat particulier et nécessaire.

Enfin libéré, sorti du lycée, il va pouvoir arpenter les chemins de la connaissance dans  tous leurs recoins les plus secrets dans le domaine qui l’a longtemps fait rêver parce qu’il lui paraissait le plus attrayant.

On voit que cette apparente résignation peut très vite disparaître : l’enthousiasme des enfants doués reste toujours latent, il suffit d’un éclair de passion dans la découverte d’un nouveau savoir pour que l’enfant doué déploie toutes ses qualités et savoure ce bonheur.

Conseils : rester attentif, surtout lorsque l’enfant revient de l’école en n’ayant jamais « rien à raconter ». Essayer de trouver des activités où il peut être pleinement lui-même dans toute sa richesse, sans négliger son goût pour la connaissance.  Ce désenchantement n’est pas une inexorable fatalité. 

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