Jeanne Siaud-Facchin : « Les surdoués sont des réserves de leadership et d’innovation »

Par Stéphanie Borg  |  09/02/2017, 8:05

Psychologue clinicienne, psychothérapeute, auteure d’une dizaine d’ouvrages variés, Jeanne Siaud-Facchin est aussi une engagée animée par l’esprit d’entreprendre. Cette spécialiste des troubles des apprentissages scolaires, référence dans la prise en charge des enfants et des adultes surdoués, a fondé Cogito’z, premier centre européen de psychologie intégrative. Après Marseille, Avignon, Paris, Nantes et Londres, Cogito’z s’installe à Lyon. L’occasion pour Jeanne Siaud-Facchin d’évoquer les adultes surdoués, des personnalités hors-normes, potentiel vivier pour les entreprises.

En 2000, vous avez fondé, à Marseille, un centre dédié aux troubles de l’apprentissage scolaire, Cogito’z. Que représente-t-il ?

Jeanne Siaud-Facchin. J’ai toujours eu dans l’idée de monter un lieu accueillant et bienveillant, avec plusieurs praticiens, où chacun peut venir expliquer ses difficultés sans que son interlocuteur ne cherche à poser une étiquette et à juger.

Auparavant, j’ai suivi mes études de psychologie en deux-temps : quand j’étais « petite », à la sortie du bac, à Avignon, puis dix ans plus tard à Paris X Nanterre, après avoir monté une agence en communication événementielle. J’ai passé mon DEA et mon DESS la même année sous l’égide de Bernard Gibello (NDLR : le psychiatre a ouvert la voie, en France, à la psychologie intégrative et travaillé sur la psychopathologie, les troubles des fonctions cognitives et de l’intelligence).

À l’Hôpital de la Salpêtrière, nous travaillions dans son laboratoire de recherche basé sur l’exploration par les tests de toutes natures. Cogito’z est son émanation directe.

Au fil du temps, vous êtes passés des troubles des apprentissages scolaires à la question de la précocité. Les cas recensés sont-ils de plus en plus nombreux ?

Il faut balayer cette confusion et arrêter de relayer cette idée fausse : il n’y a pas plus de surdoués qu’avant. On utilise ce terme de « surdoué » pour des questions de facilité. Mais il évoque aussi un haut potentiel, intellectuellement précoce ou de zèbre – une terminologie que j’ai introduite pour des raisons affectives et contextuelles. Les surdoués représentent toujours 2,3 % de la population. C’est une loi mathématique et statistique, la courbe de Gausse.

Cependant, les tests d’évaluation changent. Ils sont ré-étalonnés tous les dix ans pour s’adapter à la population d’aujourd’hui.

En revanche, on connaît mieux ces surdoués. Davantage de psychologues s’y intéressent. Dans le même temps, les parents consultent aussi plus facilement : la psychologie est devenue plus familière alors que c’était une discipline réservée à la folie. C’est pour ces raisons qu’on en parle plus.

Comment analyse-t-on cette courbe de Gausse dans le cas de la précocité ?

La base est une moyenne déterminée à un quotient intellectuel (QI) de 100. Être surdoué, c’est s’inscrire dans un score, toujours symbolique, de deux écarts au-dessus de la moyenne, soit 130. Statistiquement, 68 % de la population a un QI compris entre 85 et 115. Ce qui signifie que la vie, l’école, l’environnement, et donc l’entreprise, est faite pour eux. Avec un QI entre 115 et 130, vous êtes quantitativement plus intelligent, vous avez plus de facilités, mais vous continuez à fonctionner comme les autres. Quand vous dépassez la barre des 130, vous changez de fonctionnement. La « normalité », au sens statistique du terme, devient plus compliquée à aborder.

Si la question était seulement d’être quantitativement plus intelligent que les autres, il n’y aurait aucune raison de s’en préoccuper. Le surdoué fonctionne avec des mécanismes, des procédures de pensées et de raisonnements significativement différentes des autres. D’ailleurs, les neurosciences contemporaines ont validé ce que les cliniciens ont observé depuis longtemps : l’architecture de certaines zones du cerveau est légèrement différente chez eux.

En 2008, vous avez écrit le premier ouvrage français, encore considéré comme la référence, consacré à la précocité intellectuelle chez les adultes, Trop intelligent pour être heureux ? L’adulte surdoué (Ed. Odile Jacob). Comment avez-vous approché les adultes ?

Au centre, nous nous sommes longtemps occupés des enfants et des adolescents en difficultés. A force de voir s’effondrer des parents dans mon bureau à la lecture du bilan de leurs enfants en m’indiquant que j’évoquais leur vie, je me suis demandée ce que les enfants surdoués devenaient… J’ai consulté les études et la littérature internationale, mais il n’y avait rien à ce sujet à cette époque.

Alors je me suis mise à travailler avec les parents de mes patients au cours de groupes de travail, et j’ai écrit mon livre, sans présumer de son impact. Je me souviens qu’à sa sortie, j’étais en train de faire le Rallye des Gazelles dans le désert marocain. À mon retour, des dizaines d’adultes voulaient prendre rendez-vous et personne ne savait les recevoir à part moi. Ce fut la panique… et une vraie révélation !

Quels éléments caractérisent vraiment ces personnalités, à part leur mode de pensée, différent ?

Être surdoué, c’est une façon d’être au monde. Sur le plan intellectuel, cette population est dotée d’une grande capacité d’analyse. Mais aussi d’une lucidité exacerbée sur les choses. Tout est scanné de façon fulgurante pour récolter une multitude d’informations arrivant simultanément au cerveau. Ces bombardements constants enrichissent considérablement la capacité à penser. Mais en même temps, ils peuvent créer une forme de confusion et des difficultés à sélectionner l’information pertinente et à hiérarchiser les priorités.

Mais, et peut-être surtout, ce qui caractérise un surdoué, c’est son hypersensibilité et son hyperactivité émotionnelle. Là aussi, les neurosciences ont relevé une vulnérabilité particulière de l’amygdale, la petite zone nichée au fin fond du cerveau archaïque et dont la mission est de décoder les émotions. Ce qui est une broutille chez la majorité, devient un cataclysme émotionnel chez lui. Son seuil de réactivité est beaucoup plus bas. Ce sont souvent des écorchés vifs, très sensibles à l’injustice.

J’aime beaucoup cette terminologie américaine qui pourrait être la baseline du surdoué : « intense word sendrome ». Tout est intense chez le surdoué : l’intelligence, les connexions neuronales, la vitesse, la sensibilité, l’émotivité, leur façon d’être au monde, les liens aux autres. Et quand tout est intense, cela peut donner à la fois beaucoup d’énergie, de fougue et de puissance, mais en même temps une grande vulnérabilité. Le surdoué est un peu comme le cristal : il brille plus, il est plus joli, plus fin… mais aussi plus fragile.

Cette brillance et cette fragilité sont-elle compatibles avec un monde du travail où seule la lumière est souvent admise ?

Tout dépend, encore, de la façon dont l’enfant a grandi. Si son développement s’est fait le plus harmonieusement possible sur la base de liens affectifs suffisamment confortables – , c’est-à-dire pas de façon parfaite, car les parents qui veulent être parfaits sont les pires des parents – et si ses particularités n’ont pas entraîné des difficultés d’adaptation scolaire trop importantes, qu’ils aient pu passer à travers les fourches caudines du système, alors le surdoué s’appuiera sur la face lumineuse du haut potentiel.

Il sera un adulte épanoui, qu’il devienne artiste-peintre, conducteur de poids lourds ou président de la République. Ce sont des personnalités charismatiques qui ont besoin d’être des leaders, des entrepreneurs, de tenir des postes où ils ont les coudées franches.

Est-ce à dire qu’ils ne peuvent pas être managés ?

Ils veulent bien avoir un chef. Mais ce doit être un chef qu’ils admirent et qui les entraîne dans un projet. Souvent, les managers ont peur de ces personnalités qui prennent de la place, qui ont envie de faire des choses et d’avancer. Ce sont aussi des adultes assez visionnaires. Ils font partie de ceux qui comprennent que dans dix ans, ce sera une voiture rouge qu’il faudra fabriquer. C’est une intuition : ils n’ont pas vraiment d’arguments pour justifier leur idée, qui, s’avérera souvent juste. Mais ils seront mis de côté pour cela.

C’est quand l’adulte perd l’estime pour son chef que la relation se complique. D’autant qu’ils comprennent les choses différemment de la moyenne. Ce n’est pas non plus évident quand on doit diriger une équipe.

Paradoxalement, les surdoués sont, pour une partie d’entre eux, des adultes qui ont été des élèves en échec scolaire et qui n’ont pas forcément le bon diplôme pour séduire les entreprises. Comment y remédier ?

Parfois, c’est le plus souvent valable pour ceux qui n’ont pas conscience qu’ils possèdent ces caractéristiques, une fois adultes, ils vivent des moments de grandes fragilités et de doutes, où ils perdent pied. Il leur est alors difficile de s’adapter au monde professionnel. Pour eux, le chemin est assez fastidieux. Quelquefois, ils prennent des chemins de traverse, puis ils se raccrochent et se débrouillent pour passer des diplômes, même un peu farfelus, mais ils finissent par retomber sur leurs pieds.

Il y a une vraie déperdition de potentialités pour le monde du travail. Mais c’est une question difficile à aborder, car il faut avant tout que l’entreprise puisse entendre ces différences.

Que peuvent-ils apporter à l’entreprise ?

L’entreprise aurait totalement intérêt à comprendre et faire émerger ces personnalités. Quand ils vont bien, quand ils acceptent ce qu’ils sont, et se sentent acceptés comme tel dans une forme de bienveillance, ce sont des gens qui sont d’une grande générosité, qui ont vraiment cette envie de faire avancer les choses. Ils sont emplis d’humanité.

Pour l’entreprise, ce sont des réserves de créativité, de matière grise, de leadership, d’innovation. Intègre, le surdoué possède un sens de l’absolu très important.
Et, contrairement à une autre idée reçue, ils savent faire preuve de beaucoup d’humilité… Le doute est une notion qui habite beaucoup d’adultes surdoués qui ne peuvent pas avoir la grosse tête. Si tel est le cas, c’est pour cacher le fait qu’ils sont très vulnérables. Quand j’en reçois un dans cet état, c’est assez pratique : je sais qu’il ne va pas bien…

Existe-t-il, ou avez-vous déjà remarqué, des profils de métiers pour lesquels les surdoués ont des prédispositions ?

Il n’y a pas encore d’études précises à ce sujet, mais ce serait très intéressant de la lancer ! Par expérience, je dirais qu’il existe beaucoup d’entrepreneurs. Ce qui ne signifie pas que tous les entrepreneurs sont surdoués ! On trouve aussi des créatifs, des politiques. Ils sont bien représentés dans les métiers du secteur du soin, parmi les médecins, les psychologues… Autrement dit, des personnalités qui ont cette énergie pour aider les autres. Il y a quelque chose qui habite les surdoués adultes, même si c’est niché au fin fond de leur cœur, c’est aider l’humanité à mieux-vivre.

Dans l’un de vos derniers ouvrages, Forcer le destin – J’ai choisi le succès, l’échec m’a rattrapée (Ed. Robert Laffont), vous analysez, sur la base de son récit, l’histoire de la très entrepreneuse Aude de Thuin. Ses succès et puis son explosion en plein vol, assez violente… Un exemple d’entrepreneure surdouée ?

Oui, Aude est totalement précoce, mais j’ai dû lutter pour maintenir ce passage du livre, elle ne voulait pas le dire. Je l’ai poussée à raconter son histoire, son enfance et ses blessures. Mais ce n’est pas seulement ça. Nous avons beaucoup travaillé sur cette notion de réussite, réussir sa vie, dans l’entreprise notamment.

J’ai travaillé avec beaucoup d’entrepreneurs, d’hommes et de femmes politiques, et je constate que peu d’entre eux avaient la volonté, farouche, de réussir. Ils sont plus animés par une énergie de faire et d’accomplir. La réussite vient avant tout du regard des autres.

Au final, l’adulte surdoué peut-il être heureux dans ce monde pour lequel il semble inadapté ?

À partir du moment où l’on sait qui on est, on peut être très heureux en ayant ce type de fonctionnement.

Ce qui reste source d’une grande souffrance, c’est l’expression du sentiment de décalage par rapport aux autres. La révélation, même adulte, permet de relire son histoire à la lumière de ce diagnostic. On garde les mêmes images, il n’existe pas de bouton reset, mais on peut mettre d’autres étiquettes et d’autres explications dessous. On n’est plus le nul, le vilain petit canard, trop excessif, trop sensible. Des remarques, qui, au bout d’un certain temps, finissent par attaquer profondément l’estime de soi. Mon plus vieux patient doit avoir 85 ans, il parle d’une sensation d’inachèvement. Il est heureux de vivre, peu importe le temps qu’il lui reste.

Quand vous ne savez pas que vous êtes surdoué, vous ne savez pas que les gens à côté voient le monde différemment. Tout d’un coup, on vous met des lunettes : on comprend mieux le monde, on voit clair et on peut se réconcilier avec soi-même. Et à partir de ce moment-là, tout est possible !

Aujourd’hui, Cogito’z est un réseau de plusieurs centres, comment êtes-vous structurés ?

Je suis entreprenante mais pas chef d’entreprise. J’ai commencé seule, puis j’ai grossi, au fur et à mesure de la demande, par cooptation. Après Marseille, nous avons ouvert Avignon, Paris.

Mais, avec près de 20 salariés, l’entreprise devenait trop lourde à gérer. Je ne voulais pas vendre, je souhaitais transmettre à celles qui travaillaient avec moi. En 2014, avec Alain, mon époux, devenu le directeur général de Cogito’z Développement, nous avons décidé de scinder les structures. A Paris, Nantes et Reims, le capital est partagé entre la directrice gérante, nous et le reste de l’équipe. Nice et Londres, qui vont bientôt ouvrir, sont sous licence de marque Cogito’z avec des droits et des devoirs mutuels avec des psychologues directrices propriétaires à 100 % de leurs structures. C’est le cas de Lyon.

Bien sûr, en regardant la carte, on se dit qu’il manquerait un site à Bordeaux ou à Toulouse. Mais c’est difficile de passer une annonce pour recruter un psychologue qui s’inscrit dans nos pratiques.

Qu’est-ce qui les distingue des autres centres ?

Nous travaillons à l’aide de la psychologie armée, celle qui utilise des moyens techniques comme des bilans ou des tests. Il ne s’agit pas simplement d’avoir un score pour mettre une croix dans une case, mais d’explorer, comme Sherlock Holmes. Le but est de comprendre comment une personne, à cet instant de son histoire, fonctionne, se situe, pense, mémorise. Nous dressons sa carte du territoire, allant de sa personnalité et ses difficultés à ses ressources, pour l’aider à avancer sur son proche chemin, planter des graines dans des champs en friche, arroser ceux, magnifiques, déjà cultivés et traverser les forêts sombres à la hache – et quelle hache utiliser pour les passer !

Nous utilisons aussi la psychothérapie à médiation cognitive, consistant à introduire un objet à penser entre le patient et nous, agissant comme un médiateur. Cette thérapie s’inscrit aussi la lignée de Gibello. Ces techniques demandent de s’impliquer dans une dynamique interactive de co-construction avec le patient pour aller mieux le plus vite possible. Cela demande plus d’investissements et d’engagements, mais nous ne sommes pas seulement des réceptacles pour entendre. Les psychologues passifs m’insupportent ! Je considère qu’un psychologue contemporain doit aider, concrètement. C’est un devoir, ce n’est pas en option, avec une quasi-obligation de résultat. En 2017, en France, ce n’est pas si courant dans le milieu. Il y a encore beaucoup de résistances.

 

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