Le devenir de ces enfants trop lisses

Le journal des Femmes, Chronique d’Arielle Adda, le 13 avril 2017

On voit en consultation des adultes dont le malaise est trop flou pour qu’ils puissent l’identifier, mais ils ont fini par faire des recherches sur internet, ou bien un ami, un coach, leurs propres enfants passant un test, les ont mis sur la piste d’un éventuel don qui n’aurait pas été détecté, et pour quelles raisons l’aurait-il été ?

Une fois cette démarche engagée, ils se reconnaissent de mieux en mieuxIl faut qu’ils scrutent attentivement leur enfance pour comprendre, grâce à cette nouvelle lumière, qu’ils ont toujours vécu comme en sourdine, en retrait, moitié présents, moitié perdus dans leurs rêves, mais avec suffisamment de contrôle pour ne manquer aucune information en classe.

Cet enseignement lent et répétitif leur permettait de rêver tout à loisir, sans manquer les nouvelles données distribuées parcimonieusement.

Ils avaient des amis, puisque leur caractère agréable favorisait ces relations, mais, en y réfléchissant, il s’agissait plutôt de « camarades » partageant des moments récréatifs et non d’amis véritables comme on en décrit dans les romans.

Cette enfance terne, sans aucun trait saillant, des études relativement satisfaisantes qui ont suivi, un emploi acceptable, mais sûr, des amis gentils, mais dont ils ne peuvent supporter trop longtemps la compagnie, dessinent un tableau bien plus cohérent maintenant qu’ils considèrent leur passé à la lumière de ces données nouvelles.

Ceux qui ont eu la chance inouïe d’une  rencontre amoureuse avec un pair trouvent dans leur couple une paix et un bonheur qui les surprennent toujours.

Pour les autres, la vie sentimentale est une suite de frustration, de déception et de souffrance ; ils disent alors qu’ils tombent toujours mal sans comprendre pourquoi.

C’est la suite du parcours ordinaire d’un enfant trop lisse qui ne voulait pas compliquer la vie de ses parents.

On avait donc dit  qu’il allait bien en ignorant sa tristesse profondément enfouie, sa propension à rester en retrait, sa résignation à subir un ennui permanent dont il pensait qu’il caractérisait la vie même et qu’il fallait s’en accommoder, tout comme ses parents se sont accommodés d’une existence emplie de frustrations à peine reconnues.

Ils ont puisé dans la compagnie de leur enfant le doux réconfort et l’apaisement qui leur a permis de poursuivre ce morne cheminement : eux aussi « vont bien » ils sont insérés socialement, ils forment une famille sans histoire.

A peine s’étonnent-ils quand ils remarquent l’aveuglement des personnes de leur entourage : eux, discernent tout naturellement les émotions et les pensées des autres, persuadés que tout le monde en est capable, aussi simplement que de comprendre le sens de phrases banales, sans aucun sous-entendu.

De même, cette sensation floue de flottement, de ne pas être exactement comme les autres, persiste au fond d’eux-mêmes, mais tout va bien, cette impression est trop vague pour qu’on s’y arrête.

Il suffit d’un changement, même pas toujours dramatique, pour que ça n’aille plus bien du tout.  La construction se révèle fragile, un effondrement si rapide prouve que tout n’allait pas si bien.

C’est alors seulement que celui qui allait bien entreprend le long parcours de ceux qui sont à la recherche d’eux-mêmes.  S’il est guidé par une bonne étoile, il découvre ce don intellectuel particulier. Cette révélation éclaire sa route sous un jour inusité, tellement clair et cohérent qu’il en est tout étourdi.

Ce vertige passé, il peut considérer le cours de sa vie, si souvent noyée dans une grisaille sans aspérité, comme un long périple qui l’a conduit, dans la souffrance, à la découverte bouleversante de son être véritable.

Lui, dont on a toujours apprécié le calme et l’impression de sagesse qu’il dégageait, se voit pris dans une tourmente qui l’étourdit ; ce qui apparaissait comme des qualités qu’on appréciait  constituaient en réalité les pièces d’une armure tôt forgée.

Il prend conscience que cet enfant qui « allait bien », qui n’attirait pas l’attention sur lui, toujours docile, parfaitement conforme à l’image de l’enfant idéal, gémissait à l’intérieur de lui sans pouvoir se faire entendre, persuadé que ses pleurs seraient à jamais inaudibles et tellement peu  justifiés qu’il était préférable de les refouler au plus profond en tentant de ne plus en percevoir l’écho.

Il ne s’en aurait pas fallu de beaucoup pour que ces larmes deviennent un objet de scandale : comment un enfant « allant bien », bon élève, apprécié de ses maîtres et de ses camarades peut-il ressentir un chagrin absurde ? Finalement, il ne serait  peut-être pas normal, sa réserve dissimulerait un esprit tellement tortueux qu’il valait mieux en cacher les détours. Cette souffrance inconvenante est absurde.

Il se souvient que, parfois, dans son enfance, il avait surpris des conversations où on le citait en exemple pour sa docilité et  son acceptation facile de toutes les exigences qu’on lui exprimait.

Il était la preuve indiscutable qu’il était possible pour un enfant de se conformer à toutes les demandes, à l’évidence pas exagérées comme on le répète encore si souvent. L’aisance manifestement naturelle avec laquelle il exécutait toutes les consignes et la touche personnelle dont il agrémentait discrètement son travail démontraient bien que ces demandes étaient faciles à satisfaire.

Cet exemple était d’autant plus éclatant que cet enfant agréable ne donnait pas de signes particuliers de lassitude : il allait bien à tous points de vue, il  est alors profondément désemparé quand, une fois adulte, à cause d’une infime broutille, son existence passée lui apparaît  noyée dans un brouillard ouaté et étouffant comme pourrait l’être de la  ouate si jamais elle devenait envahissante.

Sans doute allait-il bien puisqu’il n’a pas souvenir de catastrophes qui l’auraient touché et presque détruit, tout le monde garde d’ailleurs de lui l’image de l’enfant sans histoire dont rêvent  les parents et les professeurs.

Bien protégé par son armure, il pouvait offrir un aspect serein, en se forçant à oublier les terribles contraintes qu’il devait s’imposer pour conserver une image aussi lisse. Il se comparait aux femmes  serrées dans un impitoyable corset qui leur faisait une taille fine et gracieuse. On admirait leur silhouette,   certes superbe, mais  au prix de combien de souffrances ?

Quand cette construction vacille, l’enfant en pleurs laisse entendre ses plaintes : il a toujours fait semblant d’aller bien, en bon comédien perfectionniste il a su donner le change, il est épuisé.

La lumière nouvelle  restituant une image enfin fidèle apporte la cohérence tant désirée à une personnalité qui s’ignorait et  va, désormais,  atteindre peu à  peu une plénitude heureuse, reflétant l’éclat plus vif qui est véritablement le sien.

Chronique de  Arielle Adda Psychologue

 

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