La dyslexie, un cerveau à remodeler

Michel Habib (Profil auteur),  Publié le 09/03/2017, Article de Sciences Humaines

Publié le 09/03/2017

Les enfants dyslexiques souffrent d’un « déficit phonologique » : ils ont du mal à associer les sons aux graphèmes qui les représentent. De nouvelles approches, passant par la musique ou le jeu, donnent des résultats encourageants.

La dyslexie apparaît aujourd’hui comme l’une des facettes d’un ensemble de troubles qu’on dénomme volontiers « troubles dys » et dans la nomenclature officielle, « troubles spécifiques d’apprentissage ». Au côté de la dyslexie, à laquelle elles sont parfois liées, figurent dans cette catégorie, notamment, la dyscalculie et la dysgraphie (encadré ci-dessous). Par « spécifique », on entend surtout évoquer une caractéristique majeure de ces troubles : ils altèrent la capacité de ces enfants à entrer dans les apprentissages fondamentaux (lecture, écriture, calcul), alors même que leur intelligence est strictement normale, voire supérieure à la normale. Un contraste souvent frappant pour l’enseignant confronté à la nécessité de repérer ces enfants au sein d’une classe.

Une origine génétique ?

Les facteurs de ce trouble sont de mieux en mieux connus. Les conceptions actuelles sur les mécanismes de la dyslexie donnent une place prépondérante aux facteurs génétiques. Il existe ainsi des familles plus particulièrement concernées, des familles « à risque ». Les résultats d’études de jumeaux et d’études plus spécialisées de génétique fondamentale ont d’ailleurs pu mettre en évidence des gènes plus particulièrement impliqués.

Toutefois, la génétique ne saurait tout expliquer. Les études réalisées sur des jumeaux estiment de 50 à 60 % seulement la part de l’hérédité dans les troubles de l’apprentissage de la lecture, laissant ainsi une large place aux facteurs environnementaux. Une vaste étude sur plus de 1 000 enfants répartis dans 20 écoles de la ville de Paris (1) conclut que « les risques de troubles de l’apprentissage de la lecture sont environ 10 fois plus élevés chez les enfants des zones défavorisées par rapport à ceux des zones favorisées ». Un environnement familial attentif et lecteur, ainsi que des expériences de lecture précoce pourraient avoir un rôle protecteur.

Anatomie du cerveau dyslexique

L’influence de la langue maternelle, pour sa part, a été affirmée grâce à diverses études. Dans les langues dites transparentes, où la correspondance entre les graphèmes et les phonèmes est simple et univoque (comme l’italien, par exemple), la dyslexie est bien moins fréquente que dans les langues dites opaques, où la forme orale est peu ou pas prédictible à partir de la forme écrite de la langue (comme l’anglais ou à un moindre degré le français). Au-delà de l’incontestable étiologie génétique, largement prouvée et confirmée, les facteurs liés à l’environnement dans lequel évolue l’enfant dyslexique sont donc non seulement capables de déterminer la sévérité du trouble, mais également de modifier la structure même de son cerveau.

Chez l’enfant dyslexique, il est en effet aujourd’hui admis que c’est d’abord la conscience phonologique, indispensable de l’acquisition de la lecture, qui est altérée : l’enfant parvient mal à associer les sons de sa langue aux lettres et ensembles de lettres (les « graphèmes ») qui les représentent. Ce « déficit phonologique » est lié à un défaut d’activation d’un ensemble de régions hémisphériques gauches.

L’imagerie cérébrale fonctionnelle a ainsi établi les bases de ce qu’on peut aujourd’hui appeler une « neuroanatomie de la dyslexie », montrant notamment que :

• c’est principalement dans l’hémisphère gauche (l’hémisphère du langage) que se situent les anomalies de fonctionnement du cerveau du dyslexique ;

• que ce sont principalement trois zones de la surface de l’hémisphère qui sont dysfonctionnelles : l’aire de Broca, qui sert à la production orale des mots, l’aire de Wernicke, qui contient leur représentation sous forme de sons spécifiques, et la région temporale inférieure, qui permet la transformation des traits constitutifs des lettres en un message linguistiquement pertinent.

Ces particularités sont-elles donc à l’origine de la dyslexie ? C’est possible, mais non prouvé à l’heure actuelle : elles pourraient être liées à une sous-utilisation de ces régions cérébrales par l’enfant, et donc être la conséquence plutôt que la cause du problème. Au rang des techniques les plus prometteuses, la récente méthode d’imagerie de diffusion (DTI) a également permis de repérer des anomalies non plus au niveau des aires corticales elles-mêmes mais des fibres de connexion qui les unissent entre elles, en relation proportionnelle avec les difficultés de l’enfant. Ces anomalies seraient préexistantes à l’âge d’apprentissage de la lecture, donc probablement génétiquement déterminées.

De la musique avant toute chose

Suite à ces constatations, plusieurs équipes distinctes ont développé l’idée que le trouble pourrait se situer de manière plus générale au niveau de l’incapacité du cerveau du dyslexique à associer des stimuli de nature sensorielle différente, comme des images et des sons, ou de manière générale à intégrer simultanément des informations de nature différente (comme la forme orale et écrite d’un mot). Dans cette perspective apparaissent de nouvelles pistes thérapeutiques. L’idée n’est plus seulement de travailler sur la nature auditive ou visuelle du trouble, mais de favoriser autant que possible l’activation simultanée de canaux sensoriels différents. Plusieurs équipes ont retrouvé une amélioration de la lecture chez des dyslexiques après cinq semaines d’un entraînement quotidien sur des jeux de type game boy, où l’enfant devait associer systématiquement des sons non verbaux avec des traits représentant la hauteur, la durée et l’intensité de ces sons (2).

Si l’orthophonie reste le pivot de rééducation, d’autres approches complémentaires donnent d’excellents résultats. L’une d’elle consiste à utiliser l’apprentissage musical, et tout particulièrement l’apprentissage d’un instrument de musique, dans le but, en quelque sorte, de « remodeler » le cerveau dyslexique. C’est la préconisation récente de l’Inserm, qui a soumis des enfants dyslexiques de 8 à 11 ans à une cure de musique pendant six mois de musique, à raison de deux séances par semaine (3). 60 % de ces enfants ont progressé en lecture au point de sortir des critères diagnostiques de dyslexie. Ces résultats très encourageants laissent penser qu’une pratique musicale généralisée chez les enfants dyslexiques pourrait être recommandée de manière quasi systématique.

La galaxie des dys

• L’enfant dyslexique souffre d’un trouble de la « conscience phonologique ». C’est elle qui permet au tout jeune enfant de dissocier les unités sonores de la parole (les phonèmes), et de les combiner, les retrancher, les permuter… pour les associer aux lettres ou groupes de lettres (les graphèmes).

• L’enfant dyscalculique a du mal à se représenter mentalement les quantités signifiées par les nombres. En d’autres termes, il est capable de connaître les noms des chiffres et la signification des opérations, mais il ne parvient pas à se représenter une quantité, une distance ou la valeur d’un prix.

• L’enfant dysgraphique n’est pas capable d’automatiser le geste requis pour former des lettres. L’enfant a du mal à tenir son crayon, son écriture est chaotique.

Michel Habib

Michel Habib

Neurologue au CHU-Marseille, il a publié, entre autres, La Constellation des dys. Bases neurologiques de l’apprentissage et de ses troubles, Solal, 2014.

NOTES

1. Joel Fluss et al., « Troubles d’apprentissage de la lecture : rôle des facteurs cognitifs, comportementaux et socioéconomiques », Développements, n° 1, 2009/1.
2. Teija Kujala et al., « Plastic neural changes and reading improvement caused by audiovisual training in reading-impaired children », PNAS, vol. XCVIII, n° 18, 28 août 2001.
3. Michel Habib et al., « Music and dyslexia. A new musical training method to improve reading and related disorders », Frontiers in Psychologie, 22 janvier 2016.
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