La grâce des enfants doués

Chronique publiée le 14/02/18 18:03

Le Journal des Femmes

Quand ils évoquent certaines remarques de leurs enfants, les parents semblent tout à la fois éblouis, incrédules, estomaqués par ces remarques si peu enfantines malgré leur naïveté. D’où vient cette profondeur dans leur réflexion ?

On pourrait même penser que la philosophie serait un domaine qu’ils hanteraient depuis le début : y évoluer leur serait tout naturel. Ce mode de pensée paraît d’emblée très précieux en ce sens qu’il ne faut pas le gâcher, ni l’abîmer, ni l’ignorer ,sous prétexte qu’on ne sait pas très bien répondre à des questions insensées qui seraient l’aboutissement d’une longue réflexion inspirée le plus souvent par un fait banal, qui n’avait rien de frappant ni d’extraordinaire, mais les enfants doués cherchent toujours une cohérence reliant  entre eux des phénomènes dispersés.

Très vite, ils ont compris que le quotidien banal et la découverte de tout ce qui tisse la trame des jours ne pouvaient pas leur apporter les réponses qu’ils attendaient, avec une surprenante naïveté dont ils n’avaient pas conscience découvrent-ils. Ils pensaient que les adultes évoluaient en permanence dans un univers recelant toutes sortes de données abstraites aussi familières pour eux que tous les faits remplissant leur journée.

Pour un enfant qui se demande déjà comment apprendre à exercer une certaine maîtrise sur les événements, pour mieux s’y préparer, il semble inconcevable que les adultes  ignorent cette préoccupation, pourtant essentielle. Ces adultes, forcément  admirables doivent utiliser d’autres procédés, inaccessibles pour les jeunes enfants : s’ils relèvent, avec une  surprise teintée d’incrédulité, les propos de leur enfant, ce serait de sa candeur qu’ils s’ébahissent songe l’enfant doué qui ne comprend pas l’amplitude de ces réactions d’étonnement. Il a dû proférer une évidence, connue de tous, et dont il est bien le seul à ignorer la nature.

On dira que tous les enfants, sans exception, font des remarques surprenantes par leur profondeur, simplement, les enfants doués les multiplient et  leur profondeur est plus grande : on sait bien que tout est exagéré chez eux, y compris cette recherche intense d’explications. Avec les  personnes douées, enfants ou adultes, il y aura toujours un aspect insondable qui se laisse percevoir au travers de propos totalement inattendus.  On serait tenté de se demander quel cheminement particulier  la pensée a dû suivre pour aboutir une conclusion imprévisible, surtout de la part d’un jeune enfant encore ignorant toute démarche philosophique.

Cette démarche qui exige, en principe, un maniement virtuose de l’abstraction, semble parfaitement spontanée.  Les enfants doués tirent des conclusions pertinentes d’une situation avec la sûreté d’un maître de rhétorique ou encore avec la sagesse d’un philosophe aguerri.

Il n’est donc pas étonnant qu’on pense parfois que ces enfants recèlent une part de mystère, qu’on cherche alors à élucider par des théories plus ou moins fantaisistes, mais séduisantes puisqu’elles semblent fournir  une explication globale de toutes les caractéristiques propres aux enfants doués, quitte à annihiler tout principe éducatif.

Si la compagnie des enfants doués est si agréable, c’est justement à cause de leurs propos originaux et de leurs questions qui conduisent parfois  les adultes raisonnables à se poser eux-mêmes des questions.  Par la grâce spécifique qui guide leurs raisonnements ils empruntent des voies  inhabituelles où se mêlent des éléments  purement scientifiques à d’autres, empreints d’une spiritualité toujours surprenante.

On sait qu’ils posent très tôt à leurs parents, affreusement embarrassés, des questions sur la mort, même si aucun événement dans leur entourage ne justifie cette quête quasi métaphysique. Alors qu’ils sont habités par une vitalité étourdissante, ils ont déjà conscience de la brièveté de l’existence,  pourtant à peine entamée en ce qui les concerne.

Par la force des choses, ils ont connaissance des aïeux, que leur parents ont connus, disparus depuis longtemps.  On a beau leur dire qu’ils étaient très âgés, que leur existence avait été très longue, rien ne peut effacer l’idée persistante que leurs parents, jeunes, dynamiques, échafaudant toutes sortes de projets d’avenir, vont suivre cette évolution fatale et disparaître à leur tour. Ce déroulement inexorable ne se produit pas dans un pays lointain ou dans une civilisation antique, mais dans leur univers familier. Le vertige angoissé qui les envahit est encore plus contraignant lorsqu’un de leurs parents s’est trouvé orphelin à leur âge. Non seulement ils souffrent pour ce parent laissé seul si jeune, mais ils s’imaginent dans cette situation intolérable, assuré de ne pas pouvoir y survivre. Ils se sentent  encore si jeunes,  ignorants et malhabiles. Leur parent, devenu orphelin possédait certainement une science qu’ils sont encore bien loin de maîtriser, nigauds comme ils sont.

Tous les jours, ils ont sous les yeux des preuves de la fugacité de toute existence, à commencer par leur doudou qui se dégrade inexorablement,  en dépit des soins attentifs et  de l’affection intense dont il est l’objet.

Leur rigueur logique, interdisant tout égarement, les conduit à l’essentiel : la finalité de l’existence.  Leur compréhension lumineuse interdit toute baliverne, ils se savent mortels depuis qu’ils savent réfléchir, ils sont aussi tout prêts à suivre des explications qu’on pensait réservées aux plus grands. Ils apprécient même qu’on les considère comme des interlocuteurs sérieux, leurs remarques reflètent alors la finesse qui les caractérisent et cette grâce particulière qui rend  si souvent l’échange tellement simple et pourtant  riche. Peut-être  pour apaiser leurs inquiétudes, mais aussi pour conserver sa cohésion à la représentation du monde en général qu’ils sont en train de construire, ils trouvent une formulation limpide destinée à éviter de troubler gravement cette représentation.  « Ah c’est là qu’ils habitent maintenant !»  dit un jeune enfant à sa mère,  tremblante à l’idée de le bouleverser en l’amenant devant la tombe de ses grands-parents.

Conseils : ne pas hésiter à aborder des problèmes quasi métaphysiques, c’est l’enfant doué qui vous fournira une réponse inattendue, mais éclairante. S’il semble aborder ces questions avec légèreté, elle n’est qu’apparente et destinée  à ne pas effrayer ses parents, bien que, parfois, il ne peut s’empêcher d’évoquer leur éventuelle disparition, dans une manœuvre plutôt conjuratoire et non froide et détachée comme on pourrait le croire. Il entraîne ainsi sa capacité de résilience.

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