L’apparente impossibilité de passer un examen

Chronique publiée le 15/05/18, Journal des Femmes, chronique d’Arielle Adda

Le trou noir qui envahit l’esprit de certains enfants, à l’ordinaire bons élèves, au moment d’un contrôle désarçonne leurs professeurs, ainsi d’ailleurs que leurs parents qui ne savent plus à qui demander de l’aide.

Notre aux lecteurs : Arielle Adda vient de publier « Psychologies des enfants très doués », aux éditions Odile Jacob. Ce nouvel ouvrage, qui compile les chroniques publiées sur Journal des Femmes, s’applique à décrire et comprendre toute la richesse de la psychologie de l’enfant doué, tout en proposant aux parents des clés pour mieux accompagner ces enfants hors normes.

L’enfant lui-même est bien incapable d’expliquer ce qu’il lui est arrivé, quelles idées lui sont passées par la tête, effaçant connaissances et raisonnements,  à ce moment inopportun entre tous.  Il est profondément désolé d’avoir tant déçu ses parents et de donner de lui l’image d’un enfant tellement défaillant qu’il en perd toute crédibilité. Comment ensuite oser exprimer une demande ? Donner un avis ? Émettre une suggestion ? Malgré ce cataclysme,  les enfants doués conservent en toutes occasions, hors examen apparemment, leur finesse et leur perspicacité. Ils restent subtils et sages. Cet élève qui a basculé dans un gouffre quand il s’agissait de ressortir un cours qu’il savait pourtant par cœur leur est pratiquement étranger, ils ne se reconnaissent pas dans ce comportement  catastrophique.

Bien que honteux, ils aimeraient trouver une aide pour les extraire de ce marasme affreux et leurs parents désemparés sont tout prêts à rechercher cette aide. Ils se sentent impuissants face à ce trou noir. Même s’ils n’ont pas été des élèves parfaits, ils n’ont jamais connu ce vertige angoissant.

Toutes sortes d’approches sont accessibles : les thérapies courtes ou plus classiques, des traitements généralement homéopathiques, ou phytothérapiques.  Les effets peuvent tout aussi bien être spectaculaires, sans que le thérapeute en détecte exactement les raisons, ou totalement  décevants sans qu’on puisse incriminer l’enfant en le taxant de mauvaise volonté.

Peu à peu, à force d’essayer toutes les méthodes possibles, l’enfant doué qu’on pense simplement trop émotif passe quelques examens et parvient à les réussir, mais c’est au prix d’une souffrance insupportable.

Quand il est devenu adolescent, on a tenté de véritables médicaments, destinés à diminuer son stress.  Ils sont d’ailleurs souvent prescrits aux adultes qui reprennent des études avec  toute la cohorte d’émotions négatives et angoissantes que cette courageuse reprise entraîne. Ce sont des pis-aller, la menace d’une défaillance absolue persiste.

Pour ces élèves qui sombrent dans un tel état de panique, l’examen représenterait un jugement définitif, à l’image de ce que vit un  sportif lorsqu’il est  battu à un stade de la compétition : il quitte le lieu de tous ses espoirs, on ne parle plus de lui. Il suffirait d’un seul manquement pour que l’horizon s’obscurcisse, précédant un effondrement total.  L’examen représenterait le verdict de la société : pour un enfant qui s’est toujours senti un peu différent sans vouloir parfois le reconnaître, tant cette idée l’effrayait, l’échec confirme cette différence, il la valide, il ôte tout espoir de ressembler un jour aux autres, l’enfant doué avait su donner le change, faire semblant d’être comme les autres, mais il est démasqué, il est incapable de passer un examen, il n’a même pas compris les questions.

Cette idée reste en arrière-plan,  les quelques réussites atteintes ne suffisent pas pour les faire totalement disparaître.  C’est généralement grâce à sa bonne mémoire qu’il a réussi à emmagasiner toutes sortes de données.

Une fois qu’il a bien assimilé qu’il ne suffisait pas de comprendre pour savoir et qu’il fallait aussi apprendre à stoker toutes ces connaissances pour les utiliser, intactes, le jour de l’examen,  son ciel s’est éclaircit, sa scolarité s’est poursuivie de façon toujours un peu chaotique,  certes, avec des déceptions quand il se sentait plutôt satisfait d’un devoir où il avait pu exprimer des idées intéressantes, mais  sa note médiocre sanctionnait parfois trop d’originalité de pensée. Une fois passée  sa révolte teintée d’amertume, il s’était appliqué à rester aussi proche du cours qu’il le pouvait. Il s’essayait aussi à adopter l’attitude et le mode de raisonnement qu’on attend chez un enfant de son âge.

Cette stratégie devient beaucoup plus difficile à appliquer lorsque les examens sont plus complexes et font intervenir un plus grand nombre de facteurs.  Il ne suffit pas de mémoriser un nombre devenu considérable de données, il faut aussi se pénétrer de l’esprit du professeur et, parfois, il n’est plus possible de tenir compte de cet ensemble de contraintes.

Revient alors l’idée d’un jugement terrible porté sur un étudiant persuadé de son incapacité totale à franchir cet obstacle : il est tellement sûr d’échouer qu’il finit par penser inutile de se présenter à cet examen, et s’il y parvient malgré son état d’angoisse indicible, il se sent si mal qu’il est prêt à s’effondrer au sens le plus dramatique, comme une construction qui s’affaisserait sur elle-même.

Il y voit la preuve irréfutable qu’il n’est pas fait pour vivre dans ce monde dont les clefs lui échapperont toujours : chaque tentative, forcément ratée, ne fera que le renforcer dans cette conviction, ce serait même son unique rôle puisque la réussite est totalement hors de sa portée. C’est un vertige qui entraîne celui qui n’ose même plus rêver à une quelconque réussite alors que, d’une façon objective, on le penserait capable de tous les succès.

On ne doit jamais oublier que l’idée d’imposture plane très tôt dans l’esprit des enfants doués, elle est prête à l’envahir à la plus petite hésitation dont elle amplifie la portée d’une façon totalement disproportionnée : une donnée oubliée signifierait que l’image de cet enfant en accusera si rudement le coup qu’elle sera modifiée à jamais, effaçant en une seconde toutes les qualités qu’on lui prêtait.  Cette perspective est à proprement parler paralysante.  Par la suite, il suffirait d’un infime rappel de ce premier choc pour que le processus se déroule dans son implacable parcours glaçant.

La situation est rendue encore plus compliquée lorsque ce premier choc, ce premier trou de mémoire n’a pas été vécu comme comme tel, il a été abordé comme une  distraction anodine sans grande portée, mais elle a fissuré une image un peu incertaine et le sentiment d’imposture s’est engouffré dans cette faille imperceptible au point qu’on ne parvient pas à en retrouver l’origine.

Dans ces conditions, très vite l’examen apparaît comme la porte d’entrée d’un univers rationnel, codifié,  contraignant, où l’adolescent doué s’imagine y trouver de plus en plus difficilement sa place. Tout examen devient alors un défi impossible à relever, comme si on demandait à un promeneur qui se contentait de quelques pas dans son jardin en rêvassant de gravir un haut sommet par sa face Nord.

Peut-être serait-il bon de tenter de retrouver le choc premier, trop infime pour avoir laissé un grand souvenir ; sinon on tente de subtiles thérapies.  Les personnes douées y réagissent assez bien.

Cet état de panique doit  se transformer en un souvenir  lointain un peu douloureux, mais la trace est cicatrisée.

Conseils : ne pas accepter cette situation désolante comme une faiblesse impossible à combattre. Tenter de se souvenir avec précision quand elle a commencé à exercer ses ravages et restaurer l’image malmenée de celui que se pense incapable d’avancer à cause du vertige qui le saisit  avec une telle violence qu’elle efface tout.  Les connaissances étouffées, dès lors bien utilisées, pourront prêter un éclat plus grand à ceux qui doutent d’eux au point de douter de leurs dons bien réels et d’une insondable richesse.

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